ELWATAN-ALHABIB
vendredi 28 octobre 2011
 

Tunisie/Libye : menace islamiste ?






Le succès beaucoup plus large que prévu du parti Ennahda aux élections en Tunisie, les manifestations devant le domicile du directeur de la télévision tunisienne qui avait diffusé le film « Persepolis », l’annonce que la charia serait la source de la nouvelle constitution en Libye ont suscité une vague de commentaires dans les médias français : tout ça pour ça ? Les espoirs de révolution, de démocratie, de renversement des tyrans vont être balayés par la prise de pouvoir des islamistes ?

S’il convient de ne pas tomber dans l’angélisme, il faut néanmoins raison garder et ne pas faire d’amalgames. Le premier à éviter est celui qui est fait entre la Tunisie et la Libye. En Tunisie, il y a eu une révolution populaire, suivie d’élections démocratiques qui se sont déroulées de façon satisfaisante. En Libye, il y a eu le renversement du dictateur par une guerre civile avec l’aide d’armées étrangères.

On peut également souligner que la force des sociétés civiles, le statut de la femme, le rapport à la laïcité sont tout à fait différents dans les deux pays.

Le second amalgame à éviter est entre les salafistes, qui ont manifesté contre le film « Persepolis » (et qui n’ont pas eu le droit de concourir aux élections) et le parti Ennahda. Quand des intégristes catholiques manifestent en France contre un film ou une exposition, on ne les confond pas avec l’ensemble des catholiques français.

Le parti Ennahda a eu un succès inattendu. C’est le choix des Tunisiens. Nous ne pouvons pas produire la démocratie sous condition de pouvoir déterminer pour les autres peuples « le bon choix ».

Le parti Ennahda a promis de respecter les libertés, de ne pas interdire la consommation d’alcool et de ne pas obliger les femmes à porter le voile. Certes, il peut y avoir un double discours. On voit quand même mal ce parti mettre en place de telles interdictions, non seulement par rapport à la force de la société civile tunisienne, mais tout simplement pour l’impact économique que cela pourrait avoir sur le tourisme.

Par ailleurs le parti, tout en étant la première formation tunisienne, va devoir gouverner au sein d’une coalition.

Son succès s’explique également pour une large part par le fait qu’il a été l’opposant historique de Ben Ali, que les pays occidentaux soutenaient justement au nom de la lutte contre l’islamisme.

On peut être beaucoup plus inquiet pour la Libye. Certes l’invocation de la charia ne signifie pas automatiquement qu’elle sera la source unique d’inspiration de la nouvelle constitution. Elle peut être une source parmi d’autres. L’annonce du rétablissement de la polygamie est néanmoins inquiétante. Mais ce qui est beaucoup plus perturbant concernant la Libye, c’est la façon dont le Conseil National de Transition est arrivé au pouvoir ainsi que les conditions de la mort de Kadhafi.

N’est-ce pas parce qu’il a été porté au pouvoir avec l’aide étrangère que le CNT est obligé de faire de la surenchère à propos de la charia pour montrer son caractère national et écarter le reproche d’être dans les mains des puissances étrangères ? La participation des forces occidentales à la capture de Kadhafi viendra ajouter à la nécessité du nouveau pouvoir de renforcer le caractère national de sa légitimité.

Son lynchage, quoi que l’on puisse penser du personnage, suscite le trouble. L’exposition du corps à Misrata montre que la volonté de vengeance l’emporte sur celle de réconciliation. Les exécutions sommaires de soldats prisonniers, le sort fait aux Africains ne sont pas admissibles. Le fait que l’on ait enterré le corps de Kadhafi dans un lieu secret afin d’éviter de faire de sa sépulture un lieu de pèlerinage, est un aveu indirect qu’il a conservé des partisans, fussent-ils minoritaires. Au-delà de la place de la charia dans la nouvelle constitution, il demeure un risque de poursuites des violences sectaires en Libye.
 
 

Tunisie : Caroline Fourest et le Courrier de l’Atlas partent en croisade

par Hicham Hamza -


 
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http://www.dailymotion.com/video/xd2igd_caroline-fourest-vs-zemmour-naullea_news?start=3#from=embediframe


 


Sainte alliance. L’essayiste Caroline Fourest et le Courrier de l’Atlas ont décidé de faire cause commune pour « batailler »  contre les « intégristes arnaqueurs » du parti tunisien Ennhada. Décryptage d’un tandem de choc.
Elle est en guerre. Réputée pour sa lutte permanente contre « l’intégrisme » musulman, Caroline Fourest a trouvé un nouveau champ de bataille : la Tunisie. A l’occasion de la préparation des élections d’une Assemblée constituante, la journaliste militante s’est récemment immergée -durant trois jours- dans la société tunisienne pour traquer la bête immonde. Le Courrier de l’Atlas -mensuel français spécialisé dans l’actualité du Maghreb- a couvert «  en exclusivité » le « reportage » de « l’intellectuelle engagée et journaliste d’investigation ».
Ce bref séjour aura permis à la chroniqueuse régulière du Monde de publier, le 14 octobre, un article sobrement intitulé « La Tunisie joue sa liberté ». Elle y déplore notamment que presque tous les partis « semblent avoir renoncé à mener une bataille sémantique capitale : éviter que l’islam apparaisse comme la religion de l’Etat tunisien ». De plus, elle ne manque pas de fustiger les militants d’Ennhada, qualifiés de « maîtres dans l’art du double discours, (des)"Démocrates" quand ça les arrange mais à l’affût pour poser, ici ou là, des formulations "théocrates" dans la Constitution ». Sa critique du parti de Rached Ghannouchi était déjà virulente en 2009 : dans un papier consacré au sociologue Vincent Geisser, Caroline Fourest mettait alors en garde contre Ennhada, assimilé aux Frères musulmans, Tariq Ramadan et à l’UOIF. Une technique d’amalgame-peu soucieuse des différences politiques et religieuses- qu’elle continue de pratiquer en comparant, dans un billet paru lundi sur son blog, le parti victorieux des élections tunisiennes au Front national de Marine Le Pen.
Tous « orientés » sauf elle
Le lendemain du jour J, après avoir, confesse-t-elle,  passé la journée « à combattre la naïveté » des « commentaires ambiants », Caroline Fourest se dit réjouie qu’Ennhada « doive composer » et que son « pouvoir de nuisance » puisse être ainsi compromis. « Tout reste possible » conclut-elle, « à une condition : ne jamais croire les islamistes sur parole ». La veille, l’essayistejugeait encore insuffisante l’inquiétude -pourtant abondamment exprimée- de la presse française, allant même jusqu’à évoquer une « ligne diplomatique » et des « experts orientés ». A l’instar d’un Christophe Barbier de l’Express -l’homme qui préférait « Ben Ali aux barbus », elle critiqua la comparaison de certains éditorialistes optimistes avec l’AKP turque.
Une telle diabolisation à outrance d’Ennhada-un parti essentiellement composé de pragmatiques et d’ultra-conservateurs- a également été pratiquée par d’autres médias tel Marianne : la journaliste Martine Gozlan évoque ainsi « la chronique masquée des détrousseurs de révolution » pour qualifier la popularité pourtant croissante et significative -y compris auprès des Franco-Tunisiens- de la mouvance dirigée par Rached Ghannouchi.
A l’inverse, la presse américaine -comme l’illustre le quotidien emblématique du New York Times- affiche moins de catastrophisme. De même en va-t-il du Council on Foreign Relations-un puissant think tank proche des centres de pouvoir en Amérique et en Europe, qui évoque la victoire électorale d’ « islamistes progressistes ».
Le parti a fait connaître en ligne l’intégralité de son programme et s’est engagé à respecter les droits civiques, notamment ceux des femmes et des minorités. Ses responsables ont également dénoncé lesviolences exercées -entre autres par des salafistes- à l’encontre du personnel de la chaine Nessma, suite à la diffusion du film « Persepolis ».
Ces éléments n’atténueront la volonté-confessée par Caroline Fourest au Courrier de l’Atlas- de « batailler ». Missionnaire tout-terrain de la laïcité, elle avait déjà abordé -au lendemain de la chute de Ben Ali- le cas tunisien lors d’une conférence organisée par une association maçonnique -la Grande Loge de France. La commentatrice y révélait pourtant (à 8’10) n’être allé qu’une seule fois, de toute sa vie, sur place.
Chose intéressante, l’essayiste fut accompagnée lors de son « reportage » en Tunisie par un membre du Courrier de l’Atlas. L’homme qui l’interroge dans la vidéo mise en ligne par le mensuel franco-maghrébin se nomme Seif Soudani. Professeur de langue et de littérature française à l’Université de Tunis, l’interviewer-vidéaste amateur est également un collaborateur de la Règle du Jeu -la revue de BHL- ainsi que de l’Arche, un média communautaire juif dans lequel il publia un article-réquisitoire et truffé d’erreurs factuelles contre le président iranien. 
Fantassins neocons du web
Le rédacteur est également un proche de Tristan Mendès France, un célèbre bloggeur qui a interviewé - conjointement avec le Courrier de l’Atlas- le porte-parole du ministère tunisien de l’Intérieur. Petit-fils du Président du Conseil à l’origine de l’indépendance de la Tunisie, l’homme s’est surtout fait remarquer -du moins sur Internet- pour sa lutte contre les « trolls antisionistes » et les « théoriciens du complot ».
Un combat contre le « conspirationnisme » partagé par Seif Soudani : celui-ci a collaboré également avec Conspiracy Watch -un site animé par Rudy Reichstadt, membre de la revue néoconservatrice Le Meilleur des Mondes- et destiné à ridiculiser toute forme de scepticisme envers toute version officielle. Dans la même convergence idéologique, un éditorialiste ultra-communautariste de Radio J n’a pas manqué de s’appuyer sur un article de Seif Soudani, paru dans le Courrier de l’Atlas, pour dénoncer le regain des critiques en Tunisie à l’encontre du gouvernement israélien.
Le meilleur des mondes sur les épaules d’Atlas
Il n’est dès lors pas surprenant de constater le récent virage éditorial de la revue consacrée à l’actualité du Maghreb : dans son numéro d’octobre, un dossier spécial fustigeait l’antiracisme d’associations telles le MRAP, le PIR , les Indivisibles ou le CRAN- toutes coupables d’accointances supposées avec l’islamisme et l’antisémitisme. Letollé provoqué par une telle accusation n’a pas empêché son responsable, le journaliste Yann Barte, de maintenir son propos, soutenu en cela par la rédaction du magazine. Le 8 octobre, sur sa page Google+, il reprocha encore à ces militants associatifs d’être des « identitaires de l’extrême gauche, obsédés par l’islamophobie » et usant de « méthodes d’intimidation ». A l’instar de Caroline Fourest, Eric Zemmour ou Bernard-Henri Lévy, mais aussi de l’imam Tareq Oubrou, Yann Barte dénonce comme frauduleux le concept d’islamophobie, un « mot-piège » qu’il lui paraît « urgent de bannir ».
Un « bannissement » ? Dommage que cet empressement n’ait pas été exercé à l’endroit de la complaisance du Courrier de l’Atlas envers les régimes autoritaires du Maghreb. Avant les soulèvements des pays arabes et son nouvel engagement contre le « fascislamisme » cher à BHL, la revue ne s’était guère fait remarquer pour avoir incommodé le système Ben Ali. Fin 2009, son directeur, Naceuredinne Elafrite, avait davantage songé à lancer en Tunisie un magazine local consacré à l’art de vivre plutôt qu’aux revendications politiques. Son titre qui frise la subversion ? « Maisons et jasmins ». Dans un entrefilet paru dans son numéro d’octobre 2009 –page 22, son autre revue, le Courrier de l’Atlas, avait également exprimé un certain tact pour évoquer les élections présidentielles tunisiennes.
Quant à Caroline Fourest, à la même époque, elle affirmait - lors du débat sur la burqa et avec une modération remarquable- que « la Tunisie a toujours un problème avec l’islamisme et si le pays s’en sort grâce à la laïcité, c’est une main de fer qui s’y applique ». Un propos accommodant qui résonnait déjà avec sa vision -presque conciliante- envers le régime de Ben Ali, détaillée antérieurement dans son ouvrage « Tirs croisés » et longuement analysée par l’auteur et militant Sadri Khiari  : dans les « démocraties officielles tenues d’une main de fer par l’armée (…), les mouvements islamistes menacent toujours un processus timide de modernisation ».
Une « timidité » probablement pardonnable quand il s’agit de combattre le péril vert de l’islamisme. Caroline Fourest ne craint pas de relativiser les excès d’un régime despotique, pourvu que celui-ci partage son combat contre le mal présenté comme absolu de l’intégrisme islamique. Et peu importe les critiques qu’on lui adressera quant à sa généralisation et ses amalgames. Ce qui dérange véritablement l’essayiste -comme elle l’a expliqué récemment, ce sont « ces grandes gueules qui pullulent à la télévision, disent des choses plates, ressassent des préjugés et font des raccourcis ». Oumma ne peut qu’approuver et illustrer, en guise de démonstration, un jugement aussi pertinent.
 
mercredi 26 octobre 2011
 

L’enlèvement de l’humain

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Salima GHEZALI
Mardi 25 Octobre 2011
In lanation.info


En matière de crimes il est difficile d’établir une hiérarchie qui irait du plus horrible au plus haïssable. Le plus souvent il revient aux seuls médias de hisser ou de baisser la côte des crimes portés à la connaissance du public. Une hiérarchie établie en fonction d’un baromètre complexe qui ne se laisse pas toujours saisir en termes de critères moraux. Entre la torture et le massacre il y a toute l’étendue du crime contre l’humanité. La torture y figure par son caractère ignoble et le massacre par son aspect de meurtre de masse. Aux lendemains des émeutes d’octobre 88 quand les témoignages sur la torture ont fait apparaitre son caractère massif, il s’est trouvé bien plus de défenseurs des droits de la personne humaine pour protester qu’après l’arrêt des élections en janvier 92. Pourtant ce que l’Algérie a vécu durant la sale guerre des années 90 a décuplé l’ampleur et la diversité des crimes commis à une échelle inédite dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Probablement par ce que la condition préalable du crime à grande échelle était de priver les victimes de la possibilité de « faire société ». Ce crime initial est toujours là. Veillant à l’impunité des autres. Si nous ne sommes pas en mesure de nous indigner aujourd’hui, c’est probablement par ce que nous ne sommes plus tout à fait une société capable de « constituer une conscience commune de nature universelle»
Dans son article sur la notion de crime de guerre, Monique Chemillier-Gendreau écrit qu’ « un crime  n’émerge comme punissable qu’en fonction des valeurs d’une société. » Encore faut-il que la société dont il est question dispose des moyens de se constituer en tant que telle. Vaste débat. Tant il est vrai que la domination peut dans certains cas faire reculer les capacités organisationnelles des groupes humains dans un infra-politique qui flirte en permanence avec la barbarie. Il est par contre indéniable que l’Algérie est un Etat qui siège aux Nations-Unies. Ce pays  dispose officiellement d’institutions et de pouvoirs publics. Interrogeons alors le comportement de ces derniers pour savoir si l’enlèvement d’une personne est un  crime punissable ou pas.
Au troisième jour de la disparition de  Noureddine Belmouhoub : Qui parmi les responsables en charge de la sécurité des algériens s’est exprimé sur la question de son enlèvement ? Qui a déclaré qu’une enquête allait être ouverte ? Qui a promis que les criminels seraient retrouvés et poursuivis ? Qui a assuré ses proches de toute la sollicitude de l’Etat ? Qui a rassuré les algériens traumatisés par la sale guerre des années 90 que rien de semblable aux horreurs qu’ils ont vécues n’allait revenir frapper à leur porte ?  Personne ? Alors on peut considérer l’enlèvement des gens comme une pratique ordinaire ? Ou bien faut-il considérer certains enlèvements de citoyens comme relevant du domaine réservé de certains  autres super- citoyens qui ont droit de vie et de mort sur les habitants de ce pays ? Le silence officiel  confère -de fait- l’impunité à ces crimes qui ne sont pas officiellement et publiquement reconnus, dénoncés et poursuivis comme tels.  Les lois ne pèsent pas leur poids de papier mais leur poids de conformité avec les actes. Elles pèsent le poids de leur impact sur la vie des gens. Et de la grandeur que confère leur respect aux nations.
Dans un pays où au plus fort de la sale guerre des années 90 un ministre a pu déclarer qu’il fallait : «  violer les lois scélérates » on peut imaginer le pire. Mais le scandale dont il s’agît aujourd’hui, même si l’actualité semble remettre à l’ordre du jour la décennie 90, n’est pas un énième acte imputable aux autorités qui daterait de cette époque. Le scandale aujourd’hui est qu’un algérien puisse être enlevé en plein centre ville sans que cela n’émeuve outre mesure le moindre responsable  théoriquement en charge de la sécurité des personnes et des biens. Ni le ministre de l’intérieur, ni les chefs des différents corps de sécurité. Personne n’a éprouvé le besoin de dire aux algériens que l’Etat était responsable de l’application de la loi. Pas un député, ni un élu quelconque pour interpeller les pouvoirs publics, rassurer les familles, assurer les citoyens que nul n’est au dessus des lois, que les criminels n’opèrent pas dans ce pays comme bon leur semble…
Bien sur quand les victimes sont européennes, c’est toute l’armada qui s’ébranle pour aller retrouver les personnes enlevées ! Mais quand il ne s’agît que d’algériens…
Et en plus, à chaque fois c’est aux victimes qu’on demandera de faire la preuve de leur patriotisme en taisant leur supplice ! Rarement on a osé porter aussi loin, que dans l’attitude de ce pouvoir à l’égard de son peuple, le divorce entre l’humanité des êtres et leur nationalité.
Allez après ça protester contre la fin ignoble de Kadhafi.
 
 

Le peuple tunisien affirme sa souveraineté

Hocine Belalloufi
Mardi 25 Octobre 2011



En participant massivement et sereinement à l’élection de l’Assemblée constituante, le 23 octobre 2011, les électeurs tunisiens ont pris une part active à la détermination du futur politique de leur pays. Les premiers résultats confirmaient la victoire attendue du parti Ennahda, suivi de Ettakatol et du Congrès pour la république (CPR).



Le 23 Octobre 2011 on vote en Tunisie
Le 23 Octobre 2011 on vote en Tunisie
La campagne électorale a été marquée par une nette polarisation du débat politique autour de la question de l’islamisme. L’épisode du film Persepolis diffusé sur la chaîne de télévision Nessma a dramatisé durant quelques jours cette polarisation avant que la sérénité ne reprenne le dessus. Cette polarisation, largement entretenue par les médias étrangers qui suivent de près la vie politique tunisienne – Aljazeera et les télés arabes d’un côté, France 24 et les télés des pays du Nord de l’autre – a eu l’inconvénient de faire passer au second plan des questions pourtant vitales pour l’avenir du processus ouvert par la chute de Ben Ali : L'assainissement des appareils de répression laissés en place à la chute du dictateur (police, justice…), la persistance de pratiques autoritaires et antidémocratiques sur les médias, les choix économiques à réaliser en cette période de crise mondiale, la non-résolution de l’épineux problème du chômage, le maintien des inégalités sociales, de la pauvreté et de graves déséquilibres régionaux entre un littoral relativement riche et l’intérieur du pays beaucoup plus pauvre, le positionnement de la Tunisie sur l’échiquier politique international, en particulier sur la question de la Palestine…

Coïncidence, le jour même où le peuple tunisien votait pour élire une Assemblée constituante, le président du CNT libyen, Mustapha Abdeljallil, proclamait l’instauration de la charia et la réintroduction de la polygamie. La victoire des Frères musulmans étant attendue en Egypte lors du prochain scrutin de novembre, il n’en fallait pas plus pour que resurgisse le spectre d’un Sud de la Méditerranée entièrement islamiste. 
«Le printemps arabe, se mue en automne islamiste» en concluaient certains animateurs de télévisions européennes toujours aussi rigoureux et profonds dans leurs analyses …



De quoi parle-t-on ?


Ennahda, islamisme, islamistes, salafisme… ont dominé la campagne et occupent une place centrale dans les commentaires et analyses médiatiques. L’exemple algérien de 1991 est même convoqué pour conforter les positions des uns et des autres.

Tout le monde parle effectivement d’islamisme et d’islamistes. Or, pour avancer et tenter de comprendre la situation, il y a nécessité de débattre, d’échanger. La question étant particulièrement délicate et complexe, il vaut mieux, si l’on veut réellement se comprendre, commencer par clarifier, un tant soit peu, les notions d’islamisme et d’islamistes afin d’éviter d’utiliser un terme identique pour désigner des choses différentes voire contraires. Les accords et désaccords éventuels n’en seront que plus clairs.


Pour certains, un régime est islamiste dès qu’il décrète que l’islam est religion d’Etat. Si l’on retenait ce critère, on en conclurait que, le Liban mis à part, pratiquement tous les régimes arabes sont islamistes, y compris ceux présentés comme «régimes remparts» : Ceux de Ben Ali, Moubarak, El Assad… Nous-mêmes en Algérie vivrions-nous, sans le savoir, sous un régime islamiste.



Pour d’autres, un régime est islamiste dès qu’il décrète la charia comme loi fondamentale ou source principale des lois. La Libye de Abdeljallil et l’Egypte de Moubarak seraient ainsi considérés comme des régimes islamistes.

Certains qualifient tout parti faisant référence à la religion d’islamiste. Le RND et l’ANR feraient alors partie, pour prendre un exemple connu, de la mouvance islamiste.
Pour d’autres, la présence au gouvernement d’un parti islamiste, seul ou en coalition avec des partis non islamistes, donnerait automatiquement un caractère islamiste au régime. Le régime algérien, encore une fois, serait islamiste du fait de la présence du MSP dans la coalition gouvernementale. Et le régime turc serait également islamiste, même si le gouvernement de l’AKP est constitutionnellement le défenseur de la laïcité… Et comment qualifier le gouvernement de MM. Benbitour et Benflis qui comprenaient à la fois des ministres islamistes du MSP et des ministres laïcs du RCD ?

On voit relativement bien à quelles impasses mènent de telles démarches. Mais comment, dans ces conditions, caractériser l’islamisme ? On peut – sans prétention aucune à clore le débat sur la question – définir l’islamisme comme un mouvement ayant pour objectif politique explicite l’instauration d’un régime théocratique. On entend par-là un régime où le politique et le religieux sont organiquement liés et où le premier aspect (le politique) est subordonné au second (le religieux) et légitimé par lui.


Ce régime théocratique peut prendre plusieurs formes. Celle d’un monarque proclamé Dieu comme dans la monarchie népalaise avant qu’elle ne soit renversée. Celle d’un régime du clergé comme dans l’Etat du Vatican pour les chrétiens ou dans la République islamique d’Iran pour les musulmans chiites. Une variante, plus modeste, de ce second cas est celle d’une famille royale se proclamant gardienne des lieux saints de l’islam (Arabie saoudite). Une troisième forme est celle d’un régime où le clergé est remplacé par un parti ou un mouvement politique dont les principaux chefs sont des hommes de religion. C’était le cas du régime des Talibans d’Afghanistan. Il peut exister d’autres formes de régime théocratique. L’une d’entre elles peut prendre la forme d’un régime militaro-islamiste où soldats et religieux se partagent le pouvoir. Le Soudan du tandem El Bachir-Tourabi incarnait ce type de régime.


Par-delà leurs différences, tous ces régimes ont ceci de commun qu’ils sont l’expression, non d’un contrat politique librement passé par des citoyens égaux en droits, mais d’une communauté de croyants extrêmement hiérarchisée, fonctionnant de haut en bas, et, où la place assignée à chacun est fonction de son degré d’adhésion explicite, ostensible pour ne pas dire ostentatoire, au pouvoir religieux en place. Les femmes occupent pratiquement toujours une situation seconde, derrière les hommes. Les minorités religieuses, les agnostiques et les athées peuvent éventuellement être tolérés, mais ils sont pratiquement toujours marginalisés. C’est pourquoi les régimes théocratiques sont, par essence, non démocratiques. Et lorsque sous le poids de leurs propres contradictions – renvoyant elles-mêmes aux contradictions de la société – ils tentent de conjuguer pouvoir théocratique des clercs et pouvoir démocratique du peuple, ces régimes entrent en crise, comme on a pu le voir en Iran où deux légitimités s’affrontent : celle du guide de la révolution désigné par les chefs religieux et celle du président ou des députés du parlement, désignés par leurs partis et élus directement par le peuple.



Ennahda est-il islamiste ?


Rached Ghannouchi : Chef du mouvement Ennahdha
Rached Ghannouchi : Chef du mouvement Ennahdha
Si l’on s’en tient à une définition un tant soit peu objective de l’islamisme sans tomber dans le procès d’intention permanent, sans chercher systématiquement à détecter le double discours de ses dirigeants et sans nier les différences politiques réelles entre acteurs d’une même famille politique et idéologique, il faut bien avouer qu’on ne peut, en toute rigueur, tirer un trait d’égalité et placer sur le même plan, les Talibans d’Afghanistan, l’AKP de Turquie, le FIS algérien, le Hezbollah libanais, le mouvement AQMI, Ennahda de Tunisie, le Hamas palestinien…
L’AKP, parti conservateur de centre droit qui se réfère aux valeurs islamiques, s’est toujours prononcé, depuis sa création en 2001, pour la séparation du religieux et du politique. Il se réclame de la laïcité. Le Hezbollah a, quant à lui, renoncé au projet d’instauration d’un Etat islamique au Liban. Constatant l’impossibilité d’un tel régime au pays du Cèdre, il se prononce depuis le début des années 1990, sous l’influence de l’imam Muhammad Hussein Fadlallah, pour un «Etat humaniste» (Dawlat al-Insan).

Les échecs répétés du mouvement islamiste traditionnel dans le monde poussent, ces dernières années, un certain nombre d’entre eux à prendre exemple sur l’AKP qui connaît un extraordinaire succès au pays d’Atatürk. Un processus complexe et forcément conflictuel, inégal d’un pays à l’autre et d’une formation à l’autre, est à l’œuvre dans ce courant. Une décantation s’opère entre une tendance majoritaire conservatrice, mais qui accepte le cadre d’un régime démocratique sécularisé à défaut d’être franchement laïc, et une tendance minoritaire qualifiée, à tort ou à raison, de salafiste et qui continue à opposer comme antagoniques régime islamique et régime démocratique.


Une telle évolution est à la fois interne et externe à ses mouvements. Elle est l’enjeu d’une intense lutte politique et idéologique interne à chaque parti, lutte qui se traduit par des crises, des scissions et des recompositions. Elle est en même temps le produit de la résistance de forces contraires, extérieures à la mouvance islamiste : Armée antidémocratique mais laïque turque, communautés sunnites, chrétiennes et druzes libanaises et partie de la communauté chiite libanaise opposée au projet théocratique du Hezbollah à sa fondation, régime dictatorial mais séculaire tunisien… C’est cette dialectique - luttes internes/pressions externes - qui pousse progressivement, dans les conditions politiques actuelles, une partie du mouvement islamiste international à cesser d’être islamiste – c’est-à-dire à renoncer à instaurer un Etat théocratique – pour devenir conservatrice sur le plan idéologique, politique, des mœurs et de l’économie mais dans le cadre d’un régime démocratique sécularisé. Une telle dialectique n’est pas mécaniste et pourrait tout à fait fonctionner en sens inverse, dans le sens de la réaffirmation théocratique. Mais une telle hypothèse ne serait valide que dans une conjoncture politique marquée par la montée d’un islamisme triomphant, comme celle que nous avons vécue au cours des années 1980-1990. Nous ne sommes plus, pour l’instant, dans cette phase.


Pour en revenir à Ennahda, tout indique que ce mouvement, islamiste à ses origines, est entré, suite à la répression du régime Ben Ali, à l’évolution de la société tunisienne et au nouveau contexte politique international, dans une dynamique de renonciation au projet d’instauration d’un régime théocratique. Il est tout à fait plausible que certains dirigeants de ce parti et qu’une partie de ce mouvement n’ait pas abandonné, au fond d’eux-mêmes, le projet théocratique. Mais le discours et la pratique officiels dominants du mouvement vont indéniablement aujourd’hui dans le sens du respect du régime démocratique et de la citoyenneté. Une lutte a certainement commencé au sein de ce mouvement entre une aile théocratique et une autre conservatrice. De la vigilance et de la fermeté du peuple et des forces politiques tunisiennes non-islamistes, à défendre avec force et tranquillité le régime démocratique, dépendra également l’issue de cette lutte interne à Ennahda.


La direction du parti Ennahda a fait une partie du chemin. Cela est positif. Il est à signaler que des forces politiques tunisiennes, démocratiques et progressistes, l’ont accompagné dans cette évolution. Il revient aux partis non islamistes de poursuivre dans cette voie sans concession vis-à-vis du programme et des références d’Ennahda, mais sans le diaboliser inutilement et improductivement.



Les enjeux politiques actuels


La question de l’évolution politique d’Ennahda ne se réduit cependant pas à un débat purement idéologique entre islamisme et laïcité. La nature et l’évolution d’un courant politique sont déterminées avant tout par le rôle politique réel et concret qu’il joue dans une conjoncture historique précise.

Si l’on observe le contexte politique tunisien, on s’aperçoit qu’il est marqué par un certain nombre d’éléments. En dépit de l’élection d’une Assemblée constituante, la Tunisie n’a pas achevé sa révolution démocratique. Le dictateur est tombé, mais le régime Ben Ali n’a pas été totalement remis en cause. La police et la justice n’ont pas été épurées des éléments les plus compromis dans la répression des opposants et dans le maintien d’un régime de terreur policière à l’égard de la population. La répression frappe encore des opposants. La liberté de la presse n’est pas encore totale. La même politique économique et sociale ultralibérale se poursuit, ce qui entraine une aggravation de la situation sociale des couches les plus défavorisées et le maintien de la mainmise des puissances du Nord (France, Italie…) sur l’économie du pays. Sur le plan international, la politique pro-impérialiste de l’ancien régime n’a pas été dénoncée ni remise en cause.


Dans ces conditions et tenant compte de l’évolution du vainqueur de l’élection à la Constituante, il semble que l’enjeu politique principal ne réside pas aujourd’hui dans l’instauration d’un régime théocratique mais dans l’approfondissement et l’achèvement du processus démocratique et social ouvert par le mouvement du 17 décembre 2010 qui a abouti à la chute du dictateur.


Le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, sera jugé sur sa capacité à relever tous ces défis, à préserver et à étendre les libertés démocratiques, à en finir avec les restes du régime dictatorial, à rompre avec la politique de soumission aux intérêts financiers et économiques des grandes puissances du Nord (UE, Etats-Unis…), à résorber la fracture géographique entre le «riche littoral» et le «pauvre intérieur», à réduire les inégalités sociales et à définir et mener une politique étrangère non-alignée sur les grandes puissances.


Les forces politiques seront, quant à elles, jugées sur leur capacité à apporter des réponses à ces problèmes et à aider le peuple tunisien à se prendre en charge, à définir ses revendications, ses objectifs et à s’organiser pour les porter lui-même.

La Tunisie entre de toute évidence dans une nouvelle phase politique, une phase pleine d’incertitude, dangereuse – comment ne le serait-elle pas au vu de son histoire et de la conjoncture internationale – mais ô combien exaltante pour le peuple tunisien et pour tous ceux qui, au-delà, suivent de près et avec intérêt, admiration et espoir, le processus ouvert par le sacrifice de Mohamed Bouazizi.
 
mardi 25 octobre 2011
 

Elections en Tunisie: un scrutin historique et une réussite pour tous les Tunisiens

 

Aujourd'hui, lundi 24 octobre, la presse tunisienne et européenne était unanime à saluer le "triomphe" de la démocratie, au lendemain d’un scrutin historique dans le monde arabo-musulman. La participation massive (plus de 90% dans la plupart des bureaux de vote) a fait du premier scrutin clé du "printemps arabe" une "fête électorale". Experts et citoyens semblent unanimes pour affirmer que, quels que soient les résultats du vote, les Tunisiens ont déjà gagné.
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Comme l’affirme dans le Journal du Dimanche d'hier l’entrepreneur tunisien Lotfi Bel Hadj, « tous les Tunisiens sortiront vainqueurs » du scrutin du 23 octobre.

 
« Pour la première fois, la Tunisie va décider librement d’un destin nouveau qu’elle a commencé à imaginer et à rêver aux premières aubes du soulèvement de janvier dernier. » ajoute-t-il. Ce libre choix, après de longues années de dictature, est déjà en soi une victoire historique.


Les électeurs ont participé massivement à un pluraliste, démocratique et transparent. "La participation est phénoménale. Partout dans les villes comme dans les campagnes, les Tunisiens ont massivement voté, a constaté Isabelle Mandraud, envoyée spéciale du Monde en Tunisie. Tous les partis, sans exception, ont mobilisé leur électorat". 


Les débats, dominés par le parti conservateur Ennahdha, ont été souvent virulents et c’est normal, car « nous faisons l’apprentissage du désaccord, un mot auparavant interdit et dont nous avions une peur irraisonnée. L’échange, même vif, est nécessaire, il est salvateur, il est fécond. » précise Lotfi Bel Hadj. La Tunisie découvre les clivages politiques, les négociations, les oppositions, bref, la vie démocratique.


Le parti Ennahdha est le grand favori du scrutin et s'attend à obtenir "environ 40 % des voix", a déclaré lundi Samir Dilou, membre du bureau politique du parti. Ce mouvement, interdit sous Ben Ali, est présenté par ses opposants comme un parti islamiste. Ses dirigeants, eux, se réclament davantage de l’AKP du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan.


Derrière Ennahda, le mouvement Ettakatol (gauche) de Mustapha Ben Jaafar et le Congrès pour la République (CPR, gauche nationaliste) de Moncef Marzouki se disputent la deuxième place. «Nous aurons autour de 15% des suffrages, ce qui se traduirait par un minimum de 30 sièges selon des statistiques à l'échelle nationale, pressent Khalil Zaouia, n°2 d'Ettakatol. «On espère être les seconds», déclare Moncef Marzouki, dirigeant du CPR crédité de 15 à 16% des suffrages.


Les résultats définitifs doivent être annoncés mardi par la commission électorale indépendante Isie. L'assemblée constituante élue devra ensuite rédiger la nouvelle constitution tunisienne et désigner un nouveau président de la République. Celui-ci sera chargé de former un exécutif jusqu'aux prochaines élections générales, prévue une année plus tard.


Dans tous les cas, ce scrutin a été une réussite pour tous les citoyens et tous les partis politiques. « Les hommes et les femmes qui auront la charge de dessiner l’organisation politique du pays seront tous gagnants, parce qu’ils seront tous gardiens et gardiennes de la valeur cardinale pour laquelle les Tunisiens se sont révolté : la liberté. Et c’est tout ce qui compte, aujourd’hui. » explique Lotfi Bel Hadj.


Les dirigeants mondiaux ne sont d’ailleurs pas trompés. Ainsi, Barack Obama, premier chef d’Etat à réagir, a félicité "les millions de Tunisiens qui ont voté pour la première élection démocratique du pays qui a changé le cours de l'Histoire et lancé le printemps arabe. […] Aujourd'hui, moins d'un an après avoirinspiré le monde, le peuple tunisien a effectué un important pas en avant
 
dimanche 23 octobre 2011
 

Par devoir moral envers ceux qui sont morts sous la torture.

 
Ce témoignage poignant  est celui du Dr Hacène Kerkadi, chirurgien-dentiste, victime des affres de la torture, et qu’il m’avait adressé en décembre 2000 dans le cadre d’un travail sur la « Machine de mort » que j’avais réalisé avec mes ami(e)s d’Algeria-Watch, publié en octobre 2003. Le Dr Kerkadi est l’un de ceux qui ont déposé une plainte contre le sieur Nezzar.
Salah-Eddine SIDHOUM
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Chirurgien dentiste à Meftah. Né le 1er juin 1948, marié, 6 enfants. Ex-1er vice-président de la mairie de Meftah (Blida).
Il va de soi, qu’en ce qui concerne le grand crime dont je suis devenu le pire ennemi est la torture. C’est toujours pénible d’évoquer ces périodes difficiles de la vie, ce qu’on a vécu contre son gré et qui vous marquent à jamais, dans votre corps et dans votre esprit. La torture est la forme d’expression la plus abjecte de l’être humain, dans son état le plus inhumain. Je ne sais pas si c’est du français correct, mais c’est ainsi que je le ressens.
Si je témoigne, ce n’est pas par esprit de vengeance, car cette expérience, je ne la souhaite à personne, même pas à ceux qui m’ont torturé.
C’est surtout par devoir moral envers ceux qui sont morts sous la torture et qui ne sont plus là pour le faire, ainsi qu’envers ceux qui ne peuvent pas le faire car ils n’ont pas cette possibilité qui m’est offerte.
Je me dis que dans les deux cas, si ces personnes étaient à ma place, ils l’auraient sûrement fait. Aussi je le fais pour moi et surtout pour eux.
J’ai été élu en 1990 sur une liste FIS de la commune de Meftah où j’ai occupé le poste de 1er vice-président et rempli mon devoir d’élu jusqu’à la dissolution du FIS et de ses APC.
Vers la mi-janvier 1993, j’ai été inculpé ainsi qu’une dizaine de militants et de sympathisants du FIS sous prétexte de verser de l’argent à une association « terroriste », sur une prétendue dénonciation par trois jeunes collecteurs de fonds. Pour préciser, ces trois jeunes ont été sauvagement torturés jusqu’à ce qu’ils reconnaissent que les individus dont les personnes dont noms figuraient sur une liste présentée par la police, leur avaient versé de l’argent. Devant le juge, ils sont revenus sur leurs aveux extorqués sous la torture. Ils ont quand même été condamnés alors que les autres, dont moi-même, avons été acquittés.
Au mois d’avril de la même année (entre le 4 et le 11), les parachutistes sont venus chez moi, vers minuit trente. Après avoir fracassé la porte principale et perquisitionné dans mon cabinet dentaire puis dans les appartements de mon père et de mes deux oncles, ils ont sonné chez moi. Dès que j’ai ouvert la porte, j’ai été ébloui par la lumière d’une torche. Après vérification orale d’identité et perquisition succincte, je fus accompagné par deux parachutistes au commissariat de police. Les autres militaires ont pris une autre direction. Dans la cellule, j’ai trouvé le maire qui était déjà là ainsi qu’un voisin que je cite Hakim Sellami, que j’ai laissé vivant à ma sortie et qu’on a fait disparaître depuis. Son regard me hante jusqu’à aujourd’hui. On s’est échangé un salut discret avant la séparation. Les autres parachutistes sont allés chercher l’imam de la mosquée centrale. Il y avait aussi un ancien maquisard amené par « erreur » ainsi que son fils et qui ont été libérés le lendemain tôt, sûrement sur intervention. Je peux aussi témoigner aussi que c’est un brave homme authentique. Il s’appelle Ahmed Kessar.
Deux autres personnes ont également été arrêtées mais elles ont passé la nuit dans la caserne des parachutistes sur les hauteurs de Meftah. Ils ont dû passer une très mauvaise nuit car ils ont été emmenés au commissariat dans un piteux état.
Lorsqu’on a tous été réunis au commissariat, le lendemain donc, vers 14 heures, des militaires dépêchés d’Alger sont venus nous chercher. Dès notre sortie de la cellule, les coups ont commencé à pleuvoir, accompagnés d’insultes. Nous avons été cagoulés, ligotés et conduits dans un BTR (transport de troupe) vers leur caserne, à côté de celle de la sécurité militaire à Bouzaréah sur les auteurs d’Alger.
Dès notre arrivée à la caserne, une vingtaine de soldats se sont jetés sur nous, j’allais dire comme des chiens enragés, mais je n’ose pas faire la comparaison, je manquerais de respect au meilleur ami de l’homme. Alors que nous étions encore menottés et cagoulés, ils se sont acharnés sur nous par des coups de poings, de pieds, des manches de pioche et même la gégène (courant électrique). On entendait des cris de partout, des hurlements. Pendant ce temps, qui ne voulait pas se terminer et qui m’a semblé une éternité, ces militaires se sont « défoulés » sur nos corps presque inertes et « auto-anesthésiés » pour ne pas sentir la douleur. Je m’en suis sorti avec une première perforation du tympan gauche et des bleus sur tout le corps.
Dans la même journée nous avons été transférés à la caserne voisine, celle de la sécurité militaire et qui était en fait notre vraie destination. Les militaires qui nous ont transportés, se sont fait « payer » le prix du transport par leur monnaie propre qu’est la torture.
Au niveau de la sécurité militaire, quelques-uns de nous seulement ont été torturés : un jeune avec lequel je partageais la cellule. Une fois, il a reçu tellement de décharges électriques, tout en étant menotté que les menottes ont pénétré dans sa chair au niveau des poignets. Il n’a pas été soigné. Une deuxième fois, on m’a descendu dans la salle de torture, ligoté et cagoulé, en compagnie de Djamel ABBAD. On m’a fait asseoir sur une chaise alors que lui a commencé à être torturé. Il a poussé un cri et je me suis évanoui. Plus tard, j’ai su qu’il avait été brûlé au chalumeau. Les cris des autres suppliciés font plus mal que les coups qu’on reçoit, surtout qu’ils ne disparaissent pas de la mémoire. La torture morale est peut-être plus destructrice que la torture physique.
Une semaine après, nous avons signé nos P.V., sans pouvoir les lire. Nous avons été relâchés dans la nature, qui sur l’autoroute, qui dans un quartier de la périphérie d’Alger, sans inculpation et sans jugement.
Je pensais toujours que c’était une erreur comme la première fois. Personnellement je n’avais absolument rien à me reprocher car je n’ai rien fait de répréhensible au regard de la loi. J’ai repris donc mon travail dans mon cabinet dentaire.
Vers la dernière semaine de novembre 1993, un policier en civil s’est présenté poliment à la consultation et m’a annoncé qu’ils venaient m’arrêter. Sur mon insistance, il m’a exhibé un ordre de mission.
De la même façon, nous avons été conduits un par un, le maire, l’imam et moi dans une camionnette stationnée près du commissariat de police de Meftah. Une fois à l’intérieur, nous avons été menottés et cagoulés. Cette fois-ci., nous avons atterri à la caserne de police de Blida. Dès notre arrivée, nous avons été accueillis par des coups et des gifles.
Il y avait deux sortes de torture :
1. La torture systématique collective pratiquée par les gardiens, soit au moment des repas matin, midi et soir comme des médicaments soit à n’importe quelle occasion d’ouverture de la cellule ; pour faire les besoins, pour l’appel, on avait droit à des coups de poings, des gifles, des coups de manches de pioches.
2. la torture individuelle, ciblée et programmée. L’endroit réservé à cette infâme besogne se situait en fait au bout du couloir séparant les cellules et donnant accès aux toilettes. Là était installé tout le nécessaire : table, dynamos, manches de pioche et tous les autres accessoires.
On pouvait voir ce matériel au moment où on allait aux toilettes. Pendant la torture, on portait un bandeau sur les yeux.
Quand notre tour est arrivé, ils ont commencé par appeler le maire.
Après quelques minutes de silence, nous l’entendions crier de toutes ses forces, les cris étaient amplifiés par l’espace vide. À un certain moment, il les suppliait de le tuer.
Ils lui ont attaché les parties génitales avec une ficelle, ont tiré latéralement et avec une planche lui tapaient dessus.
Au bout d’un moment qui m’a semblé une éternité, la porte de notre cellule s’est ouverte et il s’est laissé tomber par terre. Il avait ses vêtements tout mouillés.
Ce fut ensuite mon tour. On a ouvert la porte de la cellule et balancé un bandeau taillé dans une chambre à air de vélo, que je devais mettre autour des yeux.
J’ai été conduit à l’endroit de la torture. On m’a demandé de me déshabiller complètement puis j’ai été attaché sur la table (très froide, en marbre, je crois) au niveau des poignets et des chevilles de part et d’autre du corps.
J’ai tout de suite senti comme une brûlure sur le bas ventre, que j’ai pu localiser une fois à la maison. Je pense que c’est quelqu’un qui a dû éteindre sa cigarette. Ils ont commencé par me poser des questions : quel grade j’avais et quels sont les noms des personnes de mon groupe ? Devant mon étonnement, les coups et les insultes ont commencé.
Je recevais des coups de pieds partout, même sur le visage, qui m’ont provoqué la deuxième perforation du tympan gauche. D’autres frappaient avec des bâtons sur les bras et les cuisses.
Ensuite, ils sont passés à la torture du chiffon. Tout en étant maintenu ligoté, l’un d’eux m’a couvert les voies respiratoires (nez et bouche) avec un tissu, un autre me tenait la tête tandis qu’on ouvrait le robinet et dirigeait le tuyau sur mon visage. Ils m’avaient dit auparavant que si j’avais quelque chose à dire, je n’ai qu’à secouer la tête pour qu’ils arrêtent.
Au début, bien sûr je commençais à boire, en pensant que j’allais vaincre le débit de l’eau, mais très vite j’ai été submergé. Je me retrouvais dans la situation du noyé : si je fermais la bouche, je suffoquais, si je l’ouvrais, l’eau entrait.
Une fois le ventre plein à éclater et sentant que j’allais perdre connaissance, j’ai secoué la tête. Ils ont arrêté. Pour gagner du temps, j’ai toussé plusieurs fois, mais dès que je leur ai dit que je ne savais rien, ils ont repris de plus belle : coups, insultes et puis de nouveau l’eau et le chiffon.
Au bout de la troisième fois, je leur ai dit, pourquoi vous me torturez ? Dites-moi ce que vous voulez que je vous avoue et je le dirai. L’un d’eux m’a répondu : « Non, nous on te frappe et toi tu parles, sans qu’on te dise ce que tu as à dire. »
Ensuite, ils m’ont demandé, toujours sous la torture, à qui je versais de l’argent. À demi évanoui, je me suis rappelé le nom de TIGHARSI Amar qu’on venait de tuer dans une embuscade. Sur le détail de la somme, j’ai donné un chiffre rond 1 000 DA. Là, je crois qu’ils avaient compris que je ne détenais aucun secret. Ils ont ensuite dirigé l’eau glacée sur tout mon corps, pour me « nettoyer », m’ont défait les liens et m’ont ordonné de me rhabiller.
À ce moment, j’avais tellement froid que je n’arrivais plus à contenir mes petits besoins.
Le tour de l’imam a été rapide. Il a été torturé aussi, mais on n’a pas entendu ses cris car d’après lui, sa bouche s’ouvrait mais il n’avait plus la force d’émettre le moindre son. Il était déjà tellement maigre aussi, qu’une fois déshabillé, peut-être qu’ils n’ont pas osé… bien qu’ils n’aient pas d’état d’âme.
Après, nous n’avons subi que la torture systématique, quotidienne des gardiens, jusqu’à notre libération, une semaine plus tard, sur une petite route, derrière l’hôpital psychiatrique Frantz Fanon de Blida. Avant notre libération, nous avons signé des procès-verbaux dont nous ignorions le contenu. Leur dernière phrase a été une menace : « vous n’avez pas intérêt à ce qu’on vous ramène ici ».
Devant l’entrée de l’hôpital, les gens pensaient que nous étions des pensionnaires de cet établissement, vu notre état lamentable.
Certaines nuits, dans les cellules, on ne pouvait pas dormir à cause des cris indescriptibles des suppliciés qu’on voulait faire avouer le plus vite possible et par tous les moyens.
Au regard de ce qu’ont subi les autres, je me dis que je m’en suis sorti à bon compte.
N’était-ce le devoir de témoigner pour ceux qui ne peuvent pas le faire et pour ceux qui sont morts sous la torture, la décence m’aurait recommandé de me taire.
Suite à ces événements, la peur aidant et le manque de courage, j’ai pris la décision de quitter l’Algérie.
Kerkadi Ahcène
Décembre 2000
 
vendredi 21 octobre 2011
 

Voter pourquoi ? et voter pour qui ? La révolution en Tunisie : Premier Bilan, Premières leçons


REUTERS/Zoubeir Souissi
Par Aziz Krichen
Les élections du 23 octobre prochain vont-elles jeter les bases d’un régime républicain authentique ou déboucher sur une vulgaire mascarade ? Aller voter garde-t-il un sens ? Si oui, sur quelles listes porter ses suffrages ? Ces questions dérangeantes, la grande majorité de nos compatriotes se les pose. Elles sont le signe indiscutable que la “transition tunisienne vers la démocratie” se porte mal, sinon très mal.

Pour savoir comment nous en sommes arrivés là, il faut regarder en arrière, c’est-à-dire remonter au déclenchement du mouvement insurrectionnel en décembre 2010 et à la “fuite” de Ben Ali le 14 janvier 2011. Nous le savons désormais avec suffisamment de précisions : durant ces semaines de feu et de sang, deux séquences se sont déployées, et non pas une seule. Des séquences de nature différente et opposées entre elles. Nous avons assisté à un soulèvement du corps social, puis à un coup d’Etat interne au système.

Le soulèvement avait un caractère révolutionnaire évident. Il visait non pas le simple renversement de Ben Ali, mais celui du régime dans son ensemble (Ech-chaab yourid iskaat el-nidham !). C’est d’ailleurs pour éviter une telle issue, la chute du régime, que le coup d’Etat a été fomenté. Ses auteurs ? Le haut commandement de l’armée et certaines directions des forces de police, notamment la division antiterroriste, les uns et les autres agissant en coordination avec les services de sécurité US – tandis que les services français, toujours en retard d’un train, s’accrochaient obstinément à Ben Ali.

Ce ne sont donc pas nos “amis américains”, ni le général Rachid Ammar, qui ont favorisé ou encouragé le soulèvement – comme le soutient une théorie du complot imbécile, mais qui a la vie dure. C’est très exactement le contraire qui s’est produit. L’armée et la division antiterroriste ne sont intervenues que pour sauver les meubles. Pour barrer la route à une révolution menaçante, dévier sa trajectoire, briser son élan et enfin la dévoyer et la récupérer.

Comment ? En concédant un changement de pure forme, le remplacement de Ben Ali par un fantoche, et en confiant à un gouvernement intérimaire – dirigé par Mohamed Ghannouchi, Premier ministre sous Ben Ali, et composé pour l’essentiel de ministres issus du RCD -, la tâche d’organiser des élections présidentielles anticipées. Cela, bien entendu, dans “le respect de la constitution en vigueur” et pour “assurer la continuité des institutions de l’Etat” ! En termes explicites, l’opération revenait à sacrifier un tyran devenu trop encombrant, tout en gardant le contrôle effectif du pouvoir et en retirant l’initiative des mains inexpertes des insurgés.

Jusqu’au 14 janvier, le mouvement populaire avait été largement spontané et inorganisé. Il souffrait, en particulier, de l’absence de toute forme de coordination nationale : quand il existait, son principal encadrement provenait des structures locales ou régionales de l’UGTT. A partir de l’élimination de Ben Ali et l’installation du gouvernement provisoire, cet état de fait devenait dangereux. La spontanéité ne suffisait plus. Il fallait passer à un stade supérieur d’organisation et de savoir-faire. L’action de masse devait pouvoir s’appuyer dorénavant sur des formations politiques et sociales disposant d’une vision globale commune concernant la marche à suivre pour atteindre l’objectif de renversement du régime. Un but en faveur duquel des centaines de citoyens avaient fait le sacrifice suprême, en offrant leurs poitrines nues aux balles des forces de répression.

Surgie en Tunisie, la tempête révolutionnaire avait commencé à se propager dans les autres pays arabes, singulièrement en Egypte et en Lybie, nos voisins immédiats. Les peuples étaient maintenant entraînés sur une courbe ascendante. L’indépendance et la liberté paraissaient de nouveau accessibles. L’ambition collective semblait s’imposer d’elle-même. Mais l’efficacité exigeait, à tout le moins, la collaboration des partis et des groupes qui s’étaient réellement battus contre le régime Ben Ali. Or ces derniers – les démocrates, les progressistes, les islamistes, les marxistes, les nationalistes arabes, etc. -, qui avaient pourtant esquissé un début de rapprochement en 2006 à travers l’Initiative du 18 Octobre, n’ont jamais été capables, après le 14 janvier, de se hisser à la hauteur de l’enjeu. On pouvait penser que la révolution les tirerait vers le haut ; ils la tirèrent vers le bas.

L’inconséquence et la lâcheté se manifestèrent très tôt, lorsque le PDP, Ettajdid et Ettakatol, ainsi que l’UGTT et des “personnalités indépendantes”, acceptèrent avec empressement de participer au premier gouvernement provisoire de Mohamed Ghannouchi. Je répète quelle était la mission confiée à ce dernier : organiser dans un délai de deux mois des présidentielles anticipées, sans toucher à la constitution de 1959. Le régime en tant que tel n’était pas remis en cause : il s’agissait uniquement de donner les pleins pouvoirs à un autre que Ben Ali, en légitimant l’inévitable dictature à venir par des élections “sincères et transparentes” organisées par le ministère de l’Intérieur qui est, chacun le sait, orfèvre en la matière.

C’était plus que de la précipitation opportuniste, plus qu’une erreur de calcul : on était en face d’une véritable forfaiture, une véritable trahison du mouvement populaire. Néanmoins, dans les semaines qui suivirent l’exfiltration de Ben Ali, le peuple et la jeunesse restaient encore suffisamment mobilisés pour ne pas se laisser tromper par des manipulations aussi grossières. Kasbah I vint à bout du premier gouvernement Ghannouchi en moins de deux semaines (15-27 janvier 2011). Kasbah II peina un peu plus longtemps, mais se solda par le départ définitif de Ghannouchi et le renversement de son deuxième gouvernement (27 janvier-27 février 2011).

Béji Caïd-Essebsi fut alors “retiré de sa boite d’archives” et chargé de former un troisième gouvernement provisoire. Au début, il n’eut pas d’autre choix que de céder aux revendications de la rue : dissolution du RCD et de la police politique ; dissolution des deux chambres du parlement ; suspension de la constitution liberticide de 1959 ; convocation d’élections pour une assemblée nationale constituante… En théorie, les principaux obstacles qui s’opposaient au changement de régime étaient levés.

Mais après avoir annoncé ces concessions majeures – ce qui donna à beaucoup de Tunisiens et à la plupart des observateurs extérieurs l’impression que le pays se dirigeait sérieusement à présent vers sa mutation démocratique -, le nouveau Premier ministre s’employa systématiquement à vider les mesures adoptées de tout effet réel. Simultanément, il manœuvra sans relâche pour reconquérir chaque centimètre de terrain perdu. Et force est de reconnaître que l’opposition, loin de lui résister ou lui compliquer la tâche, la lui facilita au contraire, par sa pusillanimité et son manque de jugement. Je n’en donnerai ici que deux illustrations, toutefois particulièrement significatives.

1 – Début mars, lorsque Caïd-Essebsi remplace Ghannouchi, la scène politique est marquée par une sorte de dualité de pouvoir. D’un côté, il y a l’équipe gouvernementale, un mélange de “techniciens” et de seconds couteaux de l’ancien régime. Ce gouvernement, qui ne possède plus la moindre assise constitutionnelle, se définit comme une instance politiquement neutre – premier mensonge – et se prétend qualifié pour expédier les affaires courantes jusqu’aux prochaines élections – deuxième mensonge.

En face, nous trouvons le CDR (Comité pour la défense de la révolution), une structure créée à la mi-février, qui regroupe la plupart des partis d’opposition ainsi que l’UGTT et les principales organisations de la société civile : avocats, magistrats, journalistes, Ligue des droits de l’homme, etc. Le Comité se présente comme le porte-parole du pays réel et réclame un droit de regard sur l’activité du gouvernement de transition.

Sur le strict plan du rapport des forces, les partis d’opposition ne pesaient pas lourd. Sous Bourguiba d’abord, sous Ben Ali ensuite, la répression les avaient littéralement décimés. La révolution avait été déclenchée sans eux, sans qu’ils y participent de manière notable, à quelques exceptions près. Dans ces conditions, ils pouvaient difficilement se faire passer pour une représentation légitime de la population. Sur le plan symbolique, en revanche, leur rassemblement au sein du CDR, l’indépendance de leurs prises de positions, tout cela avait un caractère stratégique essentiel, qu’il fallait sauvegarder coûte que coûte. La création du CDR témoignait d’une défiance justifiée à l’égard du gouvernement provisoire ; c’était le signe qu’une alternative prenait forme, qu’une relève potentielle existait, qui pouvait se confirmer dans la durée.

J’ai parlé de dualité de pouvoir. Début mars, elle n’existait qu’à l’état virtuel. Si l’opposition parvenait à préserver son autonomie politique, la dualité deviendrait effective et la menace pour le régime substantielle. Pour Caïd-Essebsi, le danger devait être circonscrit sans plus attendre. Il refuse de reconnaître le CDR, au nom précisément de la prééminence du gouvernement “légal”. En contrepartie, il se dit disposé à travailler avec tous les partis et à les considérer comme des partenaires privilégiés, dans la mesure où ils intègrent la “Haute Instance” – une véritable usine à gaz, sorte de commission d’experts chargée de préparer les textes et les procédures devant encadrer le “changement démocratique”, dont le principe avait été annoncé par Ben Ali le 13 janvier 2011, quelques heures avant son élimination.

Après des jours de discussions aussi enflammées que dérisoires, les uns après les autres, l’ensemble des partis d’opposition rentre dans les rangs. Exit le CDR, vive la Haute Instance… pour la réalisation des objectifs de la révolution ! Sauf qu’au passage, l’opposition se retrouvait pratiquement paralysée. Elle était quantitativement minoritaire, étant donné le nombre d’”indépendants” que le gouvernement avait désigné pour soi-disant parachever la représentativité de l’organisme mis en place. Et elle était dépourvue de toute capacité d’initiative, puisqu’elle évoluait désormais dans un cadre purement consultatif, dont l’agenda et le staff dirigeant étaient imposés directement par le pouvoir.

L’existence politique indépendante des partis n’avait duré que quelques semaines. Ils n’étaient plus là pour indiquer un cap, offrir une alternative, mais pour servir de caution à un régime à la dérive, pour l’aider finalement à récupérer ses forces, en se satisfaisant de menus changements de façade. La démarcation basique qu’opère toute révolution pour espérer vaincre, celle entre les amis et les ennemis – cette distinction ne pouvait plus être faite dès lors que l’opposition s’était ralliée au gouvernement en rejoignant la Grande Instance. En perdant ses ennemis, le peuple tunisien perdait du même coup ses amis. En constatant leur connivence objective, contre qui aurait-il pu porter ses coups ?

2 – La deuxième illustration à pour cadre cette même Haute Institution, mais un mois plus tard, lors du débat sur le mode de scrutin à appliquer pour l’élection de l’assemblée constituante. D’emblée, l’affaire est présentée comme essentiellement technique. Deux scénarios sont retenus : le scrutin uninominal ou le scrutin par liste. Des dizaines d’experts sont invités à donner leur point de vue sur les avantages et les inconvénients de chaque formule. Rapidement, une large majorité se dégage en faveur du scrutin par liste. Une résolution est rédigée sur cette base et adopté à la quasi unanimité. Le gouvernement l’entérine. De fait, consciemment ou inconsciemment, tout le monde s’était arrangé pour passer sous silence la signification politique réelle de chaque type de scrutin.

Sur le plan empirique, la distinction entre les deux modèles est simple à saisir. Dans le cas du scrutin par liste, l’opération de vote se déroule à l’échelle d’une région relativement vaste – le gouvernorat entier -, englobant une population de plusieurs centaines de milliers d’habitants. On ne vote pas pour élire son député, mais tous les députés de la région considérée. A l’inverse, dans le cas du scrutin uninominal, la circonscription est réduite – elle correspond au territoire de la délégation – et ne compte que quelques dizaines de milliers d’habitants. On vote pour élire un seul député, son député, celui qui vous représentera directement à la constituante.

Il ne faut pas sortir de Sciences Po pour deviner que le scrutin par liste convient davantage aux partis organisés, alors que le scrutin uninominal favorise lui plutôt les candidatures individuelles disposant d’un minimum d’ancrage et de rayonnement local. Dans les pays occidentaux, où les phénomènes de corruption et de clientélisme ne sont pas rares, le modèle uninominal a généralement mauvaise presse. Il accorde une sorte de rente de situation aux notables provinciaux, dont certains finissent par établir de véritables dynasties électives héréditaires. C’est d’ailleurs beaucoup à partir de ce genre de parallèles que la Haute Instance a justifié son choix massif en faveur du scrutin de liste.

Sauf que comparer la situation politique de la Tunisie avec celle des démocraties occidentales n’a proprement aucun sens. Les données du problème sont radicalement différentes. Après le demi-siècle de dictature que nous venons de traverser, nous sommes très loin de disposer d’un système de partis digne de ce nom. Surtout après le 14 janvier, lorsque leur nombre a explosé pour ajouter de la confusion à la confusion (on compte aujourd’hui plus de 100 partis enregistrés). Par contre, le pays a été labouré de long en large par plusieurs mois de soulèvement populaire. Durant cette période d’effervescence, par centaines, des femmes et des hommes se sont révélés, qui ont joué un rôle moteur en entraînant leurs compatriotes dans le combat. Beaucoup parmi eux ont acquis de l’expérience et une véritable autorité en animant les conseils révolutionnaires locaux. Ces leaders naturels, issus des rangs mêmes de l’insurrection, sont connus et respectés. On les rencontre dans tous les milieux sociaux, y compris les plus modestes, et dans toutes les régions, y compris celles habituellement oubliées. Le scrutin uninominal n’est sans doute pas la panacée, mais c’est celui qui était le plus à leur portée, celui qui aurait eu le plus de chances de les concerner, de les attirer, de susciter des candidatures parmi eux – des candidatures crédibles et légitimes, parce que provenant des profondeurs du pays réel.

Au total, dans cet épisode du mode de scrutin, on avait à choisir entre laisser la population sélectionner par elle-même et au plus près ses élus ou les désigner par des états-majors de partis installés dans la capitale ; on avait à choisir entre un renouvellement substantiel de la représentation nationale ou son simple élargissement par cooptation ; on avait à choisir entre construire un nouveau système politique en partant par le bas ou rafistoler l’ancien par le haut. Pour conclure : on avait à choisir entre maintenir vivant le lien entre la révolution et les élections ou couper ce lien. Le gouvernement, la Haute Instance et, avec eux, l’écrasante majorité des partis, ont tranché. Et ils ont tranché en faveur de leurs seuls intérêts d’appareils.

Comment expliquer pareil comportement de l’opposition tunisienne ? Je crois que l’on commettrait une grave erreur en analysant le phénomène uniquement à partir de considérations morales ou psychologiques (manque de jugement, trahison, opportunisme, etc.). Le mal est plus profond et ancien. Il tient à l’espèce de fossé sociologique et culturel qui sépare cette opposition – et plus généralement les élites du pays – des masses populaires. Ce fossé a été mis en lumière au cours même des mois de décembre et de janvier, lorsque tout le monde a pu constater que le soulèvement était largement spontané et inorganisé. On se souvient de ces reportages cocasses réalisés par les télévisions européennes à ce moment. Les journalistes semblaient perdus : ils cherchaient des “barbus islamistes” à la tête des manifestations et, à leur grand désarroi, n’en trouvaient pas. Ils auraient pu tout autant chercher les champions actuels du “modernisme” et de la “laïcité” : ils ne les auraient pas rencontrés non plus.

La confrontation a débuté comme un bras de fer entre le peuple et le régime, et ce n’est que lorsque Ben Ali a été “dégagé”, lorsque le chemin a été déblayé, que l’opposition a pu entrer en scène. Le jeu, qui était limité à deux acteurs, est devenu un jeu à trois. Stratégiquement, deux combinaisons étaient possibles, et seulement deux : soit l’alliance du peuple et de l’opposition contre le pouvoir ; soit l’alliance du pouvoir et de l’opposition au détriment du peuple.

Enoncé en ces termes, le constat peut paraître exagéré, voire outrancier. Mais considérons le déroulement des événements : c’est exactement ce qui s’est produit. Sous les deux premiers gouvernements provisoires (Ghannouchi I et Ghannouchi II), une partie de l’opposition a rejoint le régime, tandis que l’autre a continué à le combattre, en reprenant à son compte les revendications populaires. Depuis le troisième gouvernement intérimaire (Caïd-Essebsi), après la dissolution du CDR et l’adhésion à la Grande Instance, le ralliement n’a pas été partiel, mais général. L’ensemble de l’opposition s’est mis à jouer selon les règles définies par le régime.

Cette soumission aux conditions posées par le pouvoir a eu de lourdes conséquences négatives, non seulement pour la mobilisation populaire, mais aussi pour l’évolution des pratiques partisanes. Après avoir intégré la Haute Instance (mars) et adopté le mode de scrutin par liste (avril), les partis ne se sont plus préoccupés que de leur participation aux élections et du nombre de sièges qu’ils pouvaient en retirer. Obnubilés désormais par cet unique enjeu, ils se sont comportés comme si la campagne portait sur des législatives normales et non pas sur une échéance exceptionnelle, l’élection d’une assemblée constituante. Ils ont oublié que celle-ci avait pour objet central de définir un contrat social, commun à tous les Tunisiens et les liant pour plusieurs générations. Bref, ils ont perdu de vue que leur mission essentielle était une mission d’unité politique, de cohésion sociale et de reconnaissance mutuelle. Au lieu de quoi, ils sont littéralement partis en guerre les uns contre les autres. Ils se sont acharnés à se démarquer, à se distinguer, à se différencier, à se séparer, à se dénigrer les uns des autres, chacun ciblant une clientèle électorale particulière, chacun défendant sa petite boutique, chacun cherchant à l’agrandir, par tous les moyens, y compris les moins honorables.

Au sein de la Haute Instance, les partis d’opposition n’ont donc pas aplani leurs divergences, ils ont au contraire aggravé leurs divisions, donnant ainsi au régime la possibilité d’utiliser l’opposition contre elle-même, une technique qu’il maîtrise depuis toujours. Même l’épouvantail du danger salafiste, que Ben Ali a instrumenté pendant 20 ans et que l’on croyait disparu avec sa chute, a refait surface et repris du service. Et l’on a vu se durcir comme jamais auparavant le clivage autodestructeur entre “islamistes” et “laïques”. Lorsque la tension retombait quelque peu, une quelconque provocation policière remettait le feu aux poudres et le manège repartait pour un tour. On en a eu un nombre incalculable d’exemples.

L’exacerbation des rivalités au sein de l’opposition n’a pas servi que le pouvoir, elle a aussi grandement facilité le travail de noyautage et de verrouillage des agents d’influence étrangers. Pour garantir leurs chances de réussite lors des prochaines élections, plusieurs partis se sont sentis tenus de montrer patte blanche aux “parrains” habituels de la Tunisie, notamment la France et les Etats-Unis. Jamais les contacts n’ont été aussi fréquents que ces derniers mois. Ce qui n’a pas été sans infléchir sérieusement les choix d’orientation de nombreux partis, spécialement en matière d’économie, de sécurité et de politique internationale. Alors qu’il fallait se battre pour rétablir la souveraineté du pays après l’élimination de Ben Ali, des dirigeants d’opposition n’ont pas hésité à l’aliéner davantage, dans le but d’en tirer profit pour leurs propres couleurs.

Une dérive du même genre a été observée sur le plan financier. L’argent est le nerf de la guerre. Comme ils étaient partis en guerre contre leurs concurrents, de nombreux partis, sans moyens au départ, se sont lancés dans des campagnes débridées de collecte de fonds, sans trop se soucier de leur provenance. Le total des sommes ainsi injectés dans le circuit politique est hallucinant, il s’élève à plusieurs milliards de DT. L’origine ? Les monarchies pétrolières et l’Europe pour l’extérieur, des affairistes compromis avec le clan Ben Ali pour l’intérieur – sans doute une manière d’effacer l’ardoise. Plusieurs scandales ont éclaté à ce propos, qui ont surtout éclaboussé le PDP et Ennahdha. La corruption était la marque de fabrique du RCD. Le RCD a été dissous, mais il a fait des émules.

Obnubilés par leurs querelles intestines, obsédés par les efforts que chacun devait déployer pour remplir les caisses et recruter des troupes, les partis n’avaient plus beaucoup de temps à consacrer à contrer le gouvernement. Celui-ci en a naturellement profité pour reprendre progressivement le contrôle de la situation. La récupération s’est faite par paliers, mais de manière continue et, il faut le reconnaître, sans rencontrer trop de résistances. Entre mars et juin 2011, les principaux lieux de pouvoir – les ministères de l’Intérieur et de la Justice, les médias de masse, l’UGTT, les banques, le patronat, etc. – étaient débarrassés de leurs velléités d’autonomie ou de transparence et fermement mises au pas. Pendant que les partis croyaient qu’ils cogéraient la transition de la dictature à la démocratie, Caïd-Essebsi et son équipe ont travaillé sans répit à ramener les choses à l’état où elles se trouvaient avant le 14 janvier.

Parallèlement, la mobilisation populaire s’est essoufflée, avant de retomber, comme une construction dont les fondations se dérobent. Evidemment, l’agitation sociale n’a pas été stoppée – comment aurait-elle pu l’être, d’ailleurs, avec l’explosion du chômage et la flambée des prix des biens de première nécessité ? -, mais elle est restée éparpillée, ponctuelle, et n’a plus jamais revêtu une dimension nationale. Avec la démobilisation est venue la démoralisation, qui s’est traduite par une espèce de rejet, de dégoût universel à l’égard des partis et de la politique. Le retrait de la population s’est manifesté de manière frappante en juillet et en août, lors de l’ouverture des inscriptions sur les nouvelles listes d’électeurs. Il a fallu ajouter plusieurs semaines aux délais légaux pour approcher péniblement les 50% du corps électoral. Concernant spécifiquement la tranche des 18-20 ans, celle qui a été le fer de lance de la révolution, le taux d’inscription ne dépassait pas les 20% !

* * *

C’est dans ce contexte général que les Tunisiens sont appelés, ce dimanche 23 octobre, à élire leurs représentants à l’assemblée constituante. L’analyse dressée ici n’est pas optimiste ; elle n’est pas non plus pessimiste ; elle est simplement objective. Ben Ali a été chassé du pouvoir, mais son régime, un moment ébranlé, est toujours debout, malgré plus de neuf mois de “transition démocratique”. Très vraisemblablement, le changement effectif ne sera pas non plus réalisé avec les élections de dimanche prochain. La Tunisie est – et restera – un pays surendetté et dépendant. Elle est – et restera – insérée de manière organique dans le système de domination occidental. Elle ne s’est pas écartée – et ne s’écartera pas – des choix économiques désastreux qui lui sont imposés depuis des décennies. Immanquablement, ces choix continueront à creuser des inégalités insupportables entre les groupes sociaux et les régions. Ils continueront de marginaliser la jeunesse, en particulier les jeunes diplômés. Ils augmenteront toujours plus le rôle destructeur de l’affairisme et de la corruption.

Oui, je le crains, sur tous ces sujets, rien d’important ne changera après le 23 octobre. Que faire alors par rapport aux élections ? S’en détourner ? S’en laver les mains ? Désespérer de son pays et de ses compatriotes ? L’engagement politique exige la lucidité. Mais la lucidité n’est pas synonyme d’abandon ni de démission. Dans un processus révolutionnaire, la victoire ou l’échec sont des notions relatives. Parce que la révolution est un processus, c’est-à-dire une transformation graduelle inscrite dans la durée. Les succès ou les revers doivent être rapportés à une chaîne de moments successifs, bornée aux deux extrémités par un point de départ et un point d’arrivée. Une même chose peut être considérée comme une défaite, si on la mesure à son éloignement par rapport au but vers lequel on tend ; ou comme une victoire, si l’on estime qu’elle a modifié favorablement les données initiales d’un combat qui n’en est qu’à ses premières phases.

J’ai dit que le régime n’avait pas été transformé au niveau de ses structures fondamentales. C’est indéniable. Mais ce n’est qu’un aspect de la question. L’autre aspect, c’est que le soulèvement populaire l’a forcé à changer son mode de fonctionnement. C’est considérable. Depuis janvier dernier, nous avons arraché des espaces de liberté décisifs – libertés d’expression, d’organisation, de manifestation, de représentation – sur lesquels il sera extrêmement difficile de revenir. Parce que le peuple a payé ces avancées de son sang et qu’il ne s’agit plus pour lui, dans ces affaires, de simples droits abstraits, inscrits dans une constitution pour faire joli et que personne ne respecte. Le 14 Janvier 2011 n’a rien à voir avec le 7 Novembre 1987, ni même avec le 20 Mars 1956. Et ses conséquences, à moyen et long terme, seront incomparables.

Une autre perspective doit être rappelée, dont le poids va être déterminant à l’avenir. La révolution déclenchée chez nous n’a pas concerné la seule Tunisie ; elle s’est tout de suite propagée parmi l’ensemble des peuples arabes. Les soulèvements de masses qui ont “dégagé” Ben Ali ont aussi “dégagé” Moubarak, puis Gueddafi. Ils vont bientôt “dégager” Saleh et peut-être ensuite Assad. Dans d’autres pays – Iraq, Jordanie, Bahreïn, Arabie saoudite, Oman, Maroc -, malgré la répression, l’agitation reste présente, à l’affût, attendant l’occasion propice pour lancer de nouveaux assauts. Les résultats concrets déjà obtenus ne sont peut-être pas à la hauteur des espérances. Mais les Arabes partaient avec un gros handicap. Ils ont été étouffés par un demi-siècle de tyrannies et d’agressions extérieures. Ils commencent aujourd’hui à secouer le joug ; demain, ils le briseront.

Cela signifie que nous entrons dans une nouvelle époque, à l’échelle de la région et sans doute aussi à l’échelle mondiale. Dans les 10-15 ans qui viennent, les évolutions en cours ne vont pas se ralentir, mais s’accélérer. La vieille exhortation romantique lancée par Guevara depuis la Bolivie ( “Créer deux ou trois Vietnam !”) est en train de se réaliser. Non par des groupes armés, mais par des peuples pacifiques. Non en Amérique latine, mais dans le monde arabe, à cheval entre l’Afrique et l’Asie. Les forces de l’Empire sont confrontées à plusieurs zones de résistance populaire de façon simultanée. Rapidement, elles ne sauront plus où donner de la tête, d’autant que le système économique et financier qui les soutient n’en finit pas de s’écrouler depuis 2008. Le combat en Tunisie n’est pas isolé. Il est porté par un vaste déploiement de l’histoire, qui redistribue les cartes et multiplie les opportunités.

Mais revenons à des préoccupations plus immédiates. Si l’on essaie d’identifier la principale difficulté rencontrée par la révolution tunisienne depuis décembre 2010, on dira qu’elle se situe dans une forme de contradiction, de décalage, entre ce que l’on pourrait appeler son moteur objectif (le peuple, qui voulait renverser le régime) et ce que l’on pourrait appeler son moteur subjectif (l’élite intellectuelle et politique, les partis d’opposition, qui n’ont pas voulu ou pas su se mettre au service de cette demande de révolution). Etant donné les particularités de la pyramide démographique, on pourrait ajouter que le décalage entre l’objectif et le subjectif est aussi un décalage entre les générations. La révolution a surtout été voulu par les jeunes ; elle a été dévoyée surtout par les plus âgés.

Cette situation n’a rien d’exceptionnel. C’est même une règle constante en sociologie. Certes, les élites aiment toujours se faire passer pour le secteur le plus éclairé de la population, et donc comme son avant-garde naturelle. En vérité, elles n’en sont que l’expression moyenne, la sophistication verbale en plus. En outre, elles font le plus souvent partie des milieux économiquement privilégiés – des privilèges qui se consolident avec l’âge, avec l’avancement dans la carrière et les promotions. En général, et contrairement à l’image qu’elles veulent donner d’elles, les élites sont foncièrement conservatrices : quand bien même elles le critiqueraient sur tel ou tel aspect, elles sont viscéralement attachées au maintien de l’ordre existant.

La situation ne change à ce niveau que lorsque le corps social commence à être remué par des secousses qui annoncent l’arrivée de la tourmente révolutionnaire. Il peut alors s’opérer une sorte de scission, de polarisation des élites. A ce moment-là, selon des rythmes et des procédures variés, on peut assister à la naissance d’élites intellectuelles et politiques capables de se vouer au peuple et à la révolution. En Tunisie, pour les militants du vrai changement, pour les vrais combattants de l’indépendance et de la liberté, c’est le travail qui les attend. C’est la tâche stratégique de l’étape qui commence : avec la jeunesse qui s’est levée en décembre et janvier, aider à la cristallisation d’une nouvelle culture et d’une nouvelle élite nationale. Cela, dans tous les domaines de la vie collective – la politique et la pensée, l’art et la littérature, la vie associative et l’action syndicale -, en dépassant les clivages idéologiques de convenance, en particulier celui opposant les “modernistes” aux “islamistes”, parce que leurs présupposés respectifs sont superficiels et unilatéraux et que leurs disputes ne servent qu’à diviser la population et à la retourner contre elle-même.

Pour l’heure, le problème le plus urgent est celui des élections. J’ai porté un jugement sévère à l’égard des partis qui vont solliciter nos suffrages. Le jugement est fondé dans la mesure où il est global. Si l’on passe au cas par cas, le tableau est beaucoup plus complexe. Par bien des aspects, les partis sont responsables de la crise actuelle, mais ils ne sont pas tous coupables, et quand ils le sont, ils ne le sont pas dans les mêmes proportions. (Je ne parle que des partis dont l’existence est antérieure au 14 janvier. A 90%, les autres, les nouvelles formations, on peut imaginer qu’elles vont disparaître après le scrutin, aussi bizarrement qu’elles sont apparues.) Quand on regarde les choses de près, on constate d’ailleurs que la situation d’aucun parti n’est définitivement fixée. Si les directions sont restées généralement entre les mêmes mains, les effectifs ont énormément bougé. Il y a eu une sorte de turn-over incessant à peu près partout, des arrivées massives et des départs conséquents. Dans certains cas, le ratio ancien adhérent/nouvel adhérent a dépassé les 100. Les organisations sont donc plongées depuis janvier dans un véritable maelstrom, qui modifie tout, aussi bien leur base sociale que leur orientation politique. Le travail de décomposition-recomposition auquel j’ai fait allusion est à l’œuvre dans toutes les structures et il faudra certainement attendre plusieurs mois encore pour que les choses commencent à se décanter.
Il faut pourtant se déterminer et choisir, à l’intérieur de cet environnement passablement mouvant et incertain. Des milliers de listes sont en compétition, surtout des listes partisanes, mais aussi beaucoup de listes indépendantes. Dans le tas, il y a un grand nombre de candidats intègres et dévoués. Voter pour eux en conscience – et barrer la route aux partis qui se contenteront d’un simple ravalement de façade de l’ancien système – est un devoir civique élémentaire. Même si l’on est convaincu d’avance que l’opération électorale ne sera pas aussi “sincère et transparente” qu’on nous l’annonce
 
"Si vous n’y prenez pas garde, les journaux finiront par vous faire haïr les opprimés et adorer les oppresseurs." Malcom X

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