ELWATAN-ALHABIB
mercredi 26 octobre 2011
 

Le peuple tunisien affirme sa souveraineté

Hocine Belalloufi
Mardi 25 Octobre 2011



En participant massivement et sereinement à l’élection de l’Assemblée constituante, le 23 octobre 2011, les électeurs tunisiens ont pris une part active à la détermination du futur politique de leur pays. Les premiers résultats confirmaient la victoire attendue du parti Ennahda, suivi de Ettakatol et du Congrès pour la république (CPR).



Le 23 Octobre 2011 on vote en Tunisie
Le 23 Octobre 2011 on vote en Tunisie
La campagne électorale a été marquée par une nette polarisation du débat politique autour de la question de l’islamisme. L’épisode du film Persepolis diffusé sur la chaîne de télévision Nessma a dramatisé durant quelques jours cette polarisation avant que la sérénité ne reprenne le dessus. Cette polarisation, largement entretenue par les médias étrangers qui suivent de près la vie politique tunisienne – Aljazeera et les télés arabes d’un côté, France 24 et les télés des pays du Nord de l’autre – a eu l’inconvénient de faire passer au second plan des questions pourtant vitales pour l’avenir du processus ouvert par la chute de Ben Ali : L'assainissement des appareils de répression laissés en place à la chute du dictateur (police, justice…), la persistance de pratiques autoritaires et antidémocratiques sur les médias, les choix économiques à réaliser en cette période de crise mondiale, la non-résolution de l’épineux problème du chômage, le maintien des inégalités sociales, de la pauvreté et de graves déséquilibres régionaux entre un littoral relativement riche et l’intérieur du pays beaucoup plus pauvre, le positionnement de la Tunisie sur l’échiquier politique international, en particulier sur la question de la Palestine…

Coïncidence, le jour même où le peuple tunisien votait pour élire une Assemblée constituante, le président du CNT libyen, Mustapha Abdeljallil, proclamait l’instauration de la charia et la réintroduction de la polygamie. La victoire des Frères musulmans étant attendue en Egypte lors du prochain scrutin de novembre, il n’en fallait pas plus pour que resurgisse le spectre d’un Sud de la Méditerranée entièrement islamiste. 
«Le printemps arabe, se mue en automne islamiste» en concluaient certains animateurs de télévisions européennes toujours aussi rigoureux et profonds dans leurs analyses …



De quoi parle-t-on ?


Ennahda, islamisme, islamistes, salafisme… ont dominé la campagne et occupent une place centrale dans les commentaires et analyses médiatiques. L’exemple algérien de 1991 est même convoqué pour conforter les positions des uns et des autres.

Tout le monde parle effectivement d’islamisme et d’islamistes. Or, pour avancer et tenter de comprendre la situation, il y a nécessité de débattre, d’échanger. La question étant particulièrement délicate et complexe, il vaut mieux, si l’on veut réellement se comprendre, commencer par clarifier, un tant soit peu, les notions d’islamisme et d’islamistes afin d’éviter d’utiliser un terme identique pour désigner des choses différentes voire contraires. Les accords et désaccords éventuels n’en seront que plus clairs.


Pour certains, un régime est islamiste dès qu’il décrète que l’islam est religion d’Etat. Si l’on retenait ce critère, on en conclurait que, le Liban mis à part, pratiquement tous les régimes arabes sont islamistes, y compris ceux présentés comme «régimes remparts» : Ceux de Ben Ali, Moubarak, El Assad… Nous-mêmes en Algérie vivrions-nous, sans le savoir, sous un régime islamiste.



Pour d’autres, un régime est islamiste dès qu’il décrète la charia comme loi fondamentale ou source principale des lois. La Libye de Abdeljallil et l’Egypte de Moubarak seraient ainsi considérés comme des régimes islamistes.

Certains qualifient tout parti faisant référence à la religion d’islamiste. Le RND et l’ANR feraient alors partie, pour prendre un exemple connu, de la mouvance islamiste.
Pour d’autres, la présence au gouvernement d’un parti islamiste, seul ou en coalition avec des partis non islamistes, donnerait automatiquement un caractère islamiste au régime. Le régime algérien, encore une fois, serait islamiste du fait de la présence du MSP dans la coalition gouvernementale. Et le régime turc serait également islamiste, même si le gouvernement de l’AKP est constitutionnellement le défenseur de la laïcité… Et comment qualifier le gouvernement de MM. Benbitour et Benflis qui comprenaient à la fois des ministres islamistes du MSP et des ministres laïcs du RCD ?

On voit relativement bien à quelles impasses mènent de telles démarches. Mais comment, dans ces conditions, caractériser l’islamisme ? On peut – sans prétention aucune à clore le débat sur la question – définir l’islamisme comme un mouvement ayant pour objectif politique explicite l’instauration d’un régime théocratique. On entend par-là un régime où le politique et le religieux sont organiquement liés et où le premier aspect (le politique) est subordonné au second (le religieux) et légitimé par lui.


Ce régime théocratique peut prendre plusieurs formes. Celle d’un monarque proclamé Dieu comme dans la monarchie népalaise avant qu’elle ne soit renversée. Celle d’un régime du clergé comme dans l’Etat du Vatican pour les chrétiens ou dans la République islamique d’Iran pour les musulmans chiites. Une variante, plus modeste, de ce second cas est celle d’une famille royale se proclamant gardienne des lieux saints de l’islam (Arabie saoudite). Une troisième forme est celle d’un régime où le clergé est remplacé par un parti ou un mouvement politique dont les principaux chefs sont des hommes de religion. C’était le cas du régime des Talibans d’Afghanistan. Il peut exister d’autres formes de régime théocratique. L’une d’entre elles peut prendre la forme d’un régime militaro-islamiste où soldats et religieux se partagent le pouvoir. Le Soudan du tandem El Bachir-Tourabi incarnait ce type de régime.


Par-delà leurs différences, tous ces régimes ont ceci de commun qu’ils sont l’expression, non d’un contrat politique librement passé par des citoyens égaux en droits, mais d’une communauté de croyants extrêmement hiérarchisée, fonctionnant de haut en bas, et, où la place assignée à chacun est fonction de son degré d’adhésion explicite, ostensible pour ne pas dire ostentatoire, au pouvoir religieux en place. Les femmes occupent pratiquement toujours une situation seconde, derrière les hommes. Les minorités religieuses, les agnostiques et les athées peuvent éventuellement être tolérés, mais ils sont pratiquement toujours marginalisés. C’est pourquoi les régimes théocratiques sont, par essence, non démocratiques. Et lorsque sous le poids de leurs propres contradictions – renvoyant elles-mêmes aux contradictions de la société – ils tentent de conjuguer pouvoir théocratique des clercs et pouvoir démocratique du peuple, ces régimes entrent en crise, comme on a pu le voir en Iran où deux légitimités s’affrontent : celle du guide de la révolution désigné par les chefs religieux et celle du président ou des députés du parlement, désignés par leurs partis et élus directement par le peuple.



Ennahda est-il islamiste ?


Rached Ghannouchi : Chef du mouvement Ennahdha
Rached Ghannouchi : Chef du mouvement Ennahdha
Si l’on s’en tient à une définition un tant soit peu objective de l’islamisme sans tomber dans le procès d’intention permanent, sans chercher systématiquement à détecter le double discours de ses dirigeants et sans nier les différences politiques réelles entre acteurs d’une même famille politique et idéologique, il faut bien avouer qu’on ne peut, en toute rigueur, tirer un trait d’égalité et placer sur le même plan, les Talibans d’Afghanistan, l’AKP de Turquie, le FIS algérien, le Hezbollah libanais, le mouvement AQMI, Ennahda de Tunisie, le Hamas palestinien…
L’AKP, parti conservateur de centre droit qui se réfère aux valeurs islamiques, s’est toujours prononcé, depuis sa création en 2001, pour la séparation du religieux et du politique. Il se réclame de la laïcité. Le Hezbollah a, quant à lui, renoncé au projet d’instauration d’un Etat islamique au Liban. Constatant l’impossibilité d’un tel régime au pays du Cèdre, il se prononce depuis le début des années 1990, sous l’influence de l’imam Muhammad Hussein Fadlallah, pour un «Etat humaniste» (Dawlat al-Insan).

Les échecs répétés du mouvement islamiste traditionnel dans le monde poussent, ces dernières années, un certain nombre d’entre eux à prendre exemple sur l’AKP qui connaît un extraordinaire succès au pays d’Atatürk. Un processus complexe et forcément conflictuel, inégal d’un pays à l’autre et d’une formation à l’autre, est à l’œuvre dans ce courant. Une décantation s’opère entre une tendance majoritaire conservatrice, mais qui accepte le cadre d’un régime démocratique sécularisé à défaut d’être franchement laïc, et une tendance minoritaire qualifiée, à tort ou à raison, de salafiste et qui continue à opposer comme antagoniques régime islamique et régime démocratique.


Une telle évolution est à la fois interne et externe à ses mouvements. Elle est l’enjeu d’une intense lutte politique et idéologique interne à chaque parti, lutte qui se traduit par des crises, des scissions et des recompositions. Elle est en même temps le produit de la résistance de forces contraires, extérieures à la mouvance islamiste : Armée antidémocratique mais laïque turque, communautés sunnites, chrétiennes et druzes libanaises et partie de la communauté chiite libanaise opposée au projet théocratique du Hezbollah à sa fondation, régime dictatorial mais séculaire tunisien… C’est cette dialectique - luttes internes/pressions externes - qui pousse progressivement, dans les conditions politiques actuelles, une partie du mouvement islamiste international à cesser d’être islamiste – c’est-à-dire à renoncer à instaurer un Etat théocratique – pour devenir conservatrice sur le plan idéologique, politique, des mœurs et de l’économie mais dans le cadre d’un régime démocratique sécularisé. Une telle dialectique n’est pas mécaniste et pourrait tout à fait fonctionner en sens inverse, dans le sens de la réaffirmation théocratique. Mais une telle hypothèse ne serait valide que dans une conjoncture politique marquée par la montée d’un islamisme triomphant, comme celle que nous avons vécue au cours des années 1980-1990. Nous ne sommes plus, pour l’instant, dans cette phase.


Pour en revenir à Ennahda, tout indique que ce mouvement, islamiste à ses origines, est entré, suite à la répression du régime Ben Ali, à l’évolution de la société tunisienne et au nouveau contexte politique international, dans une dynamique de renonciation au projet d’instauration d’un régime théocratique. Il est tout à fait plausible que certains dirigeants de ce parti et qu’une partie de ce mouvement n’ait pas abandonné, au fond d’eux-mêmes, le projet théocratique. Mais le discours et la pratique officiels dominants du mouvement vont indéniablement aujourd’hui dans le sens du respect du régime démocratique et de la citoyenneté. Une lutte a certainement commencé au sein de ce mouvement entre une aile théocratique et une autre conservatrice. De la vigilance et de la fermeté du peuple et des forces politiques tunisiennes non-islamistes, à défendre avec force et tranquillité le régime démocratique, dépendra également l’issue de cette lutte interne à Ennahda.


La direction du parti Ennahda a fait une partie du chemin. Cela est positif. Il est à signaler que des forces politiques tunisiennes, démocratiques et progressistes, l’ont accompagné dans cette évolution. Il revient aux partis non islamistes de poursuivre dans cette voie sans concession vis-à-vis du programme et des références d’Ennahda, mais sans le diaboliser inutilement et improductivement.



Les enjeux politiques actuels


La question de l’évolution politique d’Ennahda ne se réduit cependant pas à un débat purement idéologique entre islamisme et laïcité. La nature et l’évolution d’un courant politique sont déterminées avant tout par le rôle politique réel et concret qu’il joue dans une conjoncture historique précise.

Si l’on observe le contexte politique tunisien, on s’aperçoit qu’il est marqué par un certain nombre d’éléments. En dépit de l’élection d’une Assemblée constituante, la Tunisie n’a pas achevé sa révolution démocratique. Le dictateur est tombé, mais le régime Ben Ali n’a pas été totalement remis en cause. La police et la justice n’ont pas été épurées des éléments les plus compromis dans la répression des opposants et dans le maintien d’un régime de terreur policière à l’égard de la population. La répression frappe encore des opposants. La liberté de la presse n’est pas encore totale. La même politique économique et sociale ultralibérale se poursuit, ce qui entraine une aggravation de la situation sociale des couches les plus défavorisées et le maintien de la mainmise des puissances du Nord (France, Italie…) sur l’économie du pays. Sur le plan international, la politique pro-impérialiste de l’ancien régime n’a pas été dénoncée ni remise en cause.


Dans ces conditions et tenant compte de l’évolution du vainqueur de l’élection à la Constituante, il semble que l’enjeu politique principal ne réside pas aujourd’hui dans l’instauration d’un régime théocratique mais dans l’approfondissement et l’achèvement du processus démocratique et social ouvert par le mouvement du 17 décembre 2010 qui a abouti à la chute du dictateur.


Le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, sera jugé sur sa capacité à relever tous ces défis, à préserver et à étendre les libertés démocratiques, à en finir avec les restes du régime dictatorial, à rompre avec la politique de soumission aux intérêts financiers et économiques des grandes puissances du Nord (UE, Etats-Unis…), à résorber la fracture géographique entre le «riche littoral» et le «pauvre intérieur», à réduire les inégalités sociales et à définir et mener une politique étrangère non-alignée sur les grandes puissances.


Les forces politiques seront, quant à elles, jugées sur leur capacité à apporter des réponses à ces problèmes et à aider le peuple tunisien à se prendre en charge, à définir ses revendications, ses objectifs et à s’organiser pour les porter lui-même.

La Tunisie entre de toute évidence dans une nouvelle phase politique, une phase pleine d’incertitude, dangereuse – comment ne le serait-elle pas au vu de son histoire et de la conjoncture internationale – mais ô combien exaltante pour le peuple tunisien et pour tous ceux qui, au-delà, suivent de près et avec intérêt, admiration et espoir, le processus ouvert par le sacrifice de Mohamed Bouazizi.
 
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