ELWATAN-ALHABIB
mercredi 21 août 2019
 
Où va le mouvement populaire ?








par Kamal Guerroua


S'il y a une évidence à tirer des tensions qui agitent aujourd'hui la rue algérienne, c'est que le mouvement populaire a échappé à la récupération du système. Cela prouve qu'il n'est guère rentable pour le panel des dialoguistes de défendre des positions floues dans une Algérie en voie de «radicalisation» démocratique. Il est clair qu'à plusieurs reprises, le peuple a été trompé par le régime au point que d'aucuns ont baissé les bras, en croyant à la mort définitive de sa conscience. Si l'on analyse bien la situation, on trouvera que c'est la justification du statu quo par la peur du chaos, l'instrumentalisation outrancière de la question de l'unité nationale et la main étrangère qui l'ont freiné dans son aspiration à la démocratie. Or, quiconque se trompe pour de bonnes raisons, finit par comprendre qu'il ne sert à rien de cautionner le retard pris dans les réformes, l'assainissement de la machine bureaucratique et le changement du système de gouvernance. Ployant sous le joug d'une immense déception, les masses sont sorties de leur silence pour revendiquer la refondation de la maison Algérie sur de bonnes bases. Tout retour en arrière paraît désormais comme une trahison aux yeux de ceux d'en bas. L'irruption surprise, il y a quelques jours, d'une poignée d'étudiants dans le siège de l'instance du dialogue illustre le degré de la désillusion collective quant aux tergiversations des décideurs et en dit long sur l'angoisse qui atteint la rue quant à leur bonne foi. D'ailleurs, les questions que l'on entend souvent poser avec insistance sont les suivantes : le pouvoir a-t-il vraiment de bonnes intentions pour entrer en contact avec le peuple et résoudre la crise ? Voudrait-il sauver la société, ou se sauver lui-même, en donnant l'impression qu'il s'efforce à faire bouger les choses ? Ne se sert-il pas, en quelque sorte, du panel de dialogue, pour détourner la colère populaire ? Puis que fera Karim Younès pour convaincre une rue en révolte, quand on sait qu'à la légitimité de la présidence par intérim et de l'ensemble de l'exécutif, s'ajoute leur manque de crédibilité et de représentativité ? De toutes manières, rien ne peut casser la volonté des nôtres, lesquels ont décidé de reprendre les choses en main et de maintenir la pression, malgré tous les obstacles, jusqu'à l'aboutissement de leur mouvement. 






 
mardi 20 août 2019
 

La répression de la Chine contre les Ouïghours se poursuit jusqu’en Egypte, avec l’assentiment du Caire








« L’autonomie avec laquelle les autorités chinoises ont été autorisées à agir en Egypte est sans précédent ». Ce dur constat que fait Darren Byler, spécialiste du Xinjiang, ajoute aux malheurs qui s’abattent sans discontinuer sur la minorité musulmane la plus persécutée de Chine, les Ouïghours, en faisant naître en eux un profond sentiment d’amertume : celui d’avoir été trahis par leurs coreligionnaires du pays des pharaons.
C’est, en effet, une bien cruelle désillusion qui attendait, en Egypte, des milliers de réfugiés issus de la province autonome du Xinjiang. Après avoir fui les affres d’une répression implacable, allant crescendo depuis cinq ans, afin de trouver un abri sûr sur une terre d’islam, là où le seul fait de lire le Coran ne constituerait pas un crime de lèse-majesté, quelle ne fut pas leur stupeur de réaliser qu’ils s’étaient aventurés en terrain miné…
Le havre de paix et de sécurité idéalisé s’est rapidement transformé en un véritable enfer, qui était inimaginable même dans leurs pires prédictions. C’est totalement impuissants et accablés qu’ils ont subi ou assisté à une vague d’arrestations de jeunes étudiants ouïghours, orchestrée avec zèle par les autorités égyptiennes.

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D’une rare complaisance et sans le moindre état d’âme envers une communauté musulmane turcophone dont Pékin essaie de broyer la croyance, les différences et la résistance, à coups de restrictions de plus en plus drastiques et en usant de la manière forte, le gouvernement égyptien a consenti à ce que la police chinoise procède à des interrogatoires sur son propre sol.
Mais comment refuser à la Chine, l’un des plus gros investisseurs en Egypte, ce petit plaisir, quand on s’appelle Abdel Fattah al-Sissi, que l’on dirige son pays d’une main de fer et que l’on mène une véritable chasse aux sorcières contre une frange de sa population : les Frères musulmans ?
En 2017, plus de 90 Ouïghours furent interpellés sans ménagement dans ce pays-frère, ou du moins le croyaient-ils naïvement, parmi lesquels figuraient de nombreux étudiants en théologie islamique à l’université Al-Azhar. La communauté ouïghoure d’Egypte, qui a compté jusqu’à 6 000 membres, ne réunit plus que 50 familles, assure Abdulweli Ayup, un linguiste ouïghour basé en Norvège, qui a effectué des recherches sur les Ouïghours en Egypte.
Alors que Pékin se retranche derrière le paravent de la lutte anti-terroriste pour déployer son vaste arsenal de mesures de rétorsion contre les Ouïghours, jusqu’à interner un million d’entre eux dans l’enfer concentrationnaire de camps de « rééducation », sans doute pour leur imposer de faire leur autocritique, il en faudrait plus pour émouvoir Al-Sissi.
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Que valent à ses yeux des milliers de vies humaines, de surcroît de confession musulmane, face aux juteux échanges commerciaux noués avec la deuxième puissance économique mondiale, et aux gigantesque projets d’infrastructures qui en découleront ? Pas grand-chose, manifestement.
    Camp de “rééducation” où sont incarcérés les Ouïghours
Les relations entre Le Caire et Pékin sont à ce point au beau fixe qu’elles ont favorisé la signature d’un accord sur « la lutte contre le terrorisme » en 2017trois semaines avant l’interpellation de centaines d’étudiants ouïghours sur le territoire égyptien.
Selon plusieurs ONG, les étudiants ouïghours arrêtés sont envoyés à Tora, une prison au sud du Caire, où sont détenus de nombreux prisonniers politiques. Après 60 jours de détention, plusieurs étudiants ont pu quitter l’Egypte pour la Turquie, importante terre d’immigration ouïghoure.
« Pour les Ouïghours, c’est un cauchemar qu’un frère musulman puisse inviter des responsables chinois pour les interroger », s’est insurgé Abdulweli Ayup, en relatant le sort réservé à Ahmed, 26 ans, lequel s’était confié auprès de l’AFP.
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Arrêté en juillet 2017, en plein jour, cet étudiant ouïghour tremble encore à l’évocation des fourgons noirs qui stoppèrent net devant la mosquée Moussa Ibn Nassir. Menotté et les yeux bandés, ce dernier a été interrogé par des policiers égyptiens et, avec effarement, par des fonctionnaires chinois, derrière les murs du commissariat du Caire. « J’avais tellement peur qu’ils nous livrent aux autorités chinoises », se souvient-il péniblement.
Durant ses 11 jours de garde à vue, des Chinois l’ont harcelé de questions au sujet de son père resté au Xinjiang. « Où est-il et comment vous envoie-t-il de l’argent? », lui a-t-on demandé avec insistance. Relâché, Ahmed s’est enfui pour Istanbul. Il a alors appris avec effroi que son père était porté disparu : « Je ne sais toujours pas s’il est mort ou vivant ».
Le cri d’indignation poussé par Sara Leah Whitson, la directrice de HRW pour le Moyen-Orient, se perd hélas dans l’immense désert de l’indifférence. « Les autorités égyptiennes devraient arrêter cette scandaleuse rafle de Ouïghours », ne cesse-t-elle d’exhorter, ajoutant : « Elles doivent rendre publics le lieu et les motifs de leur détention et leur donner accès à des avocats».
 
 

SIX MOIS APRÈS LE HIRAK, LE RÉGIME FAIT TOUJOURS LA SOURDE OREILLE










Ait Benali Boubekeur

Dans quelques jours, le hirak va boucler son sixième mois. Aucun pays où les citoyens sont respectés ne peut laisser perdurer ce genre de crise. Car, le contrat social détermine la place de chacun. Aux citoyens de définir le cap et aux fonctionnaires de réaliser loyalement ces orientations. En plus, à partir du moment où ils sont payés, ils n’ont aucun mérite.
En Algérie, le pouvoir, composé de fonctionnaires qui s’accrochent indûment à leurs intérêts, accuse le peuple d’avoir bloqué le processus politique. Au fond, de quel processus s’agit-il ? D’une simple élection présidentielle qui garantit la pérennité du régime. De son côté, le peuple, qui a souffert depuis l’indépendance de son exclusion, réclame la restitution pure et simple des rênes du pouvoir.
Toutefois, si cette description présente succinctement les forces qui se jaugent, dans la réalité, le conflit oppose une très ancienne génération –Gaid Salah a participé en 1962 à la prise du pouvoir par l’armée des frontières – à une jeunesse qui rêve de construire sa vie au pays. D’ailleurs, bien que le phénomène de harraga n’ait pas disparu, depuis le 22 février 2019, la jeunesse algérienne ne risque plus sa vie dans des pirogues de fortune.
Et c’est tant mieux. Hélas, dans cette crise générationnelle, les dirigeants, dont la plupart sont octogénaires, déploient toute leur malice pour perpétuer un système profondément injuste. Ainsi, pour sauver leurs intérêts propres, ils mettent en avant la défense de l’intérêt national. Or, si quelqu’un ne pouvait rien faire quand la conjoncture financière le permettait, comment pourrait-il aider le pays à sortir de la crise ? En plus, si par magie la situation économique change, comment pourront-ils régler la crise politique ? Car, dans leur esprit, l’organisation du pouvoir et des institutions relève de leurs propres prérogatives.
Pour eux, le peuple n’est autorisé à s’exprimer que pour plébisciter des choix décidés en haut lieu. Voilà à quoi se résume leur projet politique. Ainsi, au moment où le peuple algérien réclame le changement radical dans la façon de gouverner, le haut commandement militaire –puisque c’est l’autorité politique effective du pays – se dit prêt à accompagner le hirak à condition qu’il soit le seul à définir le calendrier politique de sortie de crise. Pour réaliser la feuille de route du haut commandement militaire, le régime engage donc un simulacre de dialogue.
Malheureusement pour le régime, depuis le 22 février 2019, le peuple algérien a cassé le carcan. Désormais, il ne répond plus aux injonctions. Les jeux étant faits, la majorité du peuple algérien n’accorde aucune importance aux fausses solutions. Et pour cause ! À l’examen de la composition du panel, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un dialogue entre les alliés. Par conséquent, pour le hirak, la question est tranchée : le régime tente de créer les conditions de sa survie. C’est la raison pour laquelle toutes les solutions proposées par le régime sont rejetées. Cela dit, il doit y avoir un moyen efficace de dépasser la crise.
À l’instar de la crise soudanaise, le pouvoir effectif doit s’engager à restituer le pouvoir au terme d’une période à définir entre le haut commandement militaire et le hirak populaire. Celle-ci devrait déboucher sur des élections libres –présidentielle ou constituante –où chaque institution aura un rôle bien défini. Mais, dans le cas où le pouvoir réel continue à faire la sourde oreille, la mobilisation pacifique et civilisée devra se poursuivre. Il va de l’intérêt suprême du pays.
 
lundi 19 août 2019
 

LE RÔLE DU PÉTROLE DANS LA FIN DU RÉGIME ALGÉRIEN ACTUEL











Publié le 10 août 2019 
https://entreleslignesentrelesmots.blog
Comme tous les régimes dictatoriaux, le système Bouteflika nourrissait en son sein les germes de son auto-destruction.
L’année 2019 restera certainement comme une année-phare dans l’histoire de l’Algérie. Après avoir brisé le mur de la peur le 22 février dernier, le peuple algérien a réussi dans le courant du mois de mars à se débarrasser d’Abdelaziz Bouteflika qui semblait être un président inamovible.
L’homme est parti, mais son régime est encore en vie, même s’il est chancelant. En 1962, c’est le pays qui avait accédé à l’indépendance, 2019 verra le peuple décrocher son indépendance. Depuis plus de 3 mois, ce sont des millions de personnes qui sortent tous les vendredis dans la rue et qui clament leur désir de changement profond du régime. On voit également tous les mardis des milliers d’étudiants exprimer leur rejet du système. 
Ce mouvement de protestation pacifique, le Hirak, a déjà enregistré deux grosses victoires, la démission d’Abdelaziz Bouteflika et l’annulation de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu le 4 juillet prochain sous les auspices de dirigeants honnis. Cette « Révolution du sourire » exige le départ de toute la classe dirigeante. Elle veut que le peuple choisisse en toute transparence son nouveau président de la République, qu’il élise une chambre des députés qui le représenteront réellement et non pas une caisse de résonance du régime, que soient instaurée une 2ème république et un système judiciaire libre de toute attache avec le pouvoir. 
Le Hirak ne veut surtout pas que tous ces scrutins aient lieu sous la tutelle d’hommes qui ont fait partie du régime aboli ; il veut aussi que soient poursuivis en justice tous les mafieux qui ont détourné à leur seul profit les richesses du pays. Ce ne sont là que les revendications essentielles du mouvement. 
Ceci étant, un tel bouleversement était-il prévisible ? Il est certain qu’au moment des faits qui ont marqué les quatre mandats de Bouteflika, on ne pouvait pas situer avec précision le moment où tout a basculé. Il était néanmoins prévisible que l’enchainement des évènements ne pouvait qu’aboutir à la situation actuelle. On peut donc répondre par Oui à la question, car le scénario que vit actuellement l’Algérie était dans la logique des choses. Comme tous les régimes dictatoriaux, le système Bouteflika nourrissait en son sein les germes de son auto-destruction. Les luttes intestines sont à l’origine de sa disparition.
Mal élu en avril 1999, car les généraux avaient poussé les six autres candidats à se retirer de la course à la présidence la veille du scrutin, Bouteflika a cherché à échapper à leur tutelle en sollicitant le soutien de l’étranger, notamment celui du président des États-Unis. Mais bénéficier de la couverture et du soutien du président de la première puissance mondiale se paye très cher. L’occasion de réaliser ses desseins fut fournie à Abdelaziz Bouteflika par les attentats du 11 septembre. Il mit à profit deux voyages consécutifs au pays de l’oncle Sam, au cours du dernier trimestre 2001, pour passer un deal avec George W. Bush : pétrole algérien plus mise à disposition de la mine d’informations détenue par l’Algérie sur Al Qaïda contre soutien et protection des États-Unis. Avide de pouvoir, il chargea son ami d’enfance et ministre de l’Énergie, Chakib Khelil, d’élaborer une nouvelle loi sur les hydrocarbures calquée entièrement sur la nouvelle doctrine américaine en la matière. Sous couvert d’adapter le secteur de l’énergie aux conditions de fonctionnement d’une économie de marché libre et compétitive, ce dernier fut missionné pour solliciter l’assistance de la Banque Mondiale et celle de bureaux d’études américains pour mettre au point un texte qui reprenait point par point les dispositions de la nouvelle doctrine américaine en la matière. Dès son arrivée à la Maison Blanche, le président George W. Bush avait, en effet, confié à un groupe de travail présidé par Dick Cheyney, ex-PDG de Halliburton, devenu vice-président des États-Unis, la conception de cette doctrine. Sans surprise, la nouvelle loi algérienne adoptait le même objectif que celui visé par les Américains, celui de transférer les droits de propriété des gisements de pétrole et de gaz appartenant aux compagnies nationales des pays producteurs vers les multinationales pétrolières, dont la majorité est américaine. La disposition principale de la nouvelle loi algérienne prévoyait que toute compagnie étrangère à laquelle serait attribué un permis de recherche devait proposer à la société nationale Sonatrach une participation de 20 à 30% et que cette dernière accepterait ou refuserait cette proposition dans un délai maximum de 30 jours. La réponse de l’entreprise nationale ne pouvait être que négative, vu que l’investissement requis était généralement élevé et que les données techniques, disponibles à ce stade de l’opération, étaient très approximatives. Ceci signifiait, qu’à terme, tous les gisements de pétrole et de gaz seraient passés sous contrôle américain. L’opposition du DRS et de la centrale syndicale UGTA à la loi amena Bouteflika à la geler en 2003, car elle compromettait sa réélection pour un second mandat, puis à la faire adopter au lendemain du scrutin, avant qu’il n’en annule les dispositions les plus controversées en 2006. Par dépit, car il avait perdu le bras-de-fer qui l’avait opposé à d’autres structures de l’establishment algérien, Chakib Khelil mit au point une autre loi dont les dispositions étaient un véritable repoussoir pour tout investisseur étranger désireux de s’installer en Algérie. 
Abdelaziz Bouteflika a, de tous temps, utilisé le pétrole algérien et la rente qu’il génère comme moyens d’asseoir son pouvoir, de le renforcer puis de le pérenniser. Les revenus pétroliers lui permirent d’acheter la paix sociale en faisant subventionner un certain nombre de produits de base ainsi que les carburants; ils lui servirent aussi à piéger le clan des généraux en leur permettant, ainsi qu’à leurs hommes de mains, de se gaver de commissions sur tous les marchés conclus par l’État, dont ceux très importants passés par l’entreprise nationale des hydrocarbures. Ce sont des centaines de millions de dollars que se sont partagés tous ces corrompus qui ne souhaitaient plus qu’une chose : qu’il reste le plus longtemps possible à la tête de l’État. La corruption a été l’outil de gouvernance d’Abdelaziz Bouteflika, l’outil qui lui a permis d’acheter le soutien d’hommes d’affaires véreux, de fonctionnaires de haut rang, de politiciens de tous bords et de membres de confréries religieuses. Mettre à disposition du peuple, à bas prix, des produits de consommation courante était pour lui une manière de le corrompre. Un premier coup de frein à de tels agissements fut donné par le DRS en janvier 2010 quand le PDG de Sonatrach, des vice-présidents et d’autres managers de l’entreprise furent traduits en justice et écroués pour un gros scandale de corruption dans lequel ils étaient impliqués. Les ministres de l’Énergie, de l’Intérieur et des Privatisations furent également limogés dans le prolongement de cette affaire. 
Ce système a parfaitement fonctionné tant que le prix du baril de pétrole oscillait dans la plage de 100 à 140 dollars et que l’Algérie attirait les investisseurs étrangers. Les choses commencèrent à tourner au vinaigre à partir de l’année 2011. La première alerte eut lieu quand des rumeurs disant que les réserves de gaz de l’Algérie étaient surestimées, se mirent à circuler dans les milieux pétroliers à travers le monde. Le nouveau ministre de l’énergie, Youcef Yousfi, démentait et déclarait que le pays possédait des réserves de gaz naturel suffisantes pour couvrir, aussi bien les demandes du marché intérieur que les engagements à l’exportation. Les chiffres sont cependant têtus. La production de gaz de l’Algérie avait effectivement chuté de 89 milliards de m3 en 2005 à 83 en 2011, tandis que l’exportation était passée de 65 milliards de m3 en 2005 à 49 en 2012. Il dut donc se rendre à l’évidence et reconnaître que l’Algérie éprouvait de plus en plus de difficultés dans la commercialisation de son gaz, y compris au plan du prix ; car les États-Unis étaient en train de passer du statut de gros consommateur à celui d’exportateur, en raison de l’exploitation intensive du gaz de schiste qui y avait démarré une dizaine d’années auparavant. Il admettait aussi que la consommation intérieure de gaz naturel connaissait une très forte croissance depuis quelques années et qu’à ce rythme l’Algérie risquait, à terme, de ne plus être en mesure d’honorer ses engagements avec l’étranger. 
La production de pétrole brut était elle aussi en déclin; elle était passée de 85 millions de tonnes en 2006 à 76 en 2012. Cette baisse n’avait cependant pas eu un énorme impact sur la santé financière du pays, vu que le prix du baril de pétrole restait encore aux alentours des 120 à 130 dollars. Mais la tendance baissière qui était la sienne depuis une année environ avait commencé à inquiéter sérieusement le régime, d’autant plus que les effectifs et les dépenses des organes de sécurité, chargés de prévenir toute velléité de révolte du peuple, étaient en augmentation permanente. Une autre alerte sérieuse eut lieu quand le troisième appel à la concurrence pour l’attribution de permis de recherche lancé en octobre 2011 s’avéra infructueux.
Pour le régime algérien c’en était trop : un prix de cession du gaz négocié à la baisse, un domaine minier devenu peu attractif, puis dans le futur, des contrats de vente non honorés, c’était tout l’édifice du pouvoir qui était entrain de s’effriter. Pour remédier à cet état de fait, le ministre de l’Énergie annonçait une nouvelle loi sur les hydrocarbures comportant deux dispositions essentielles : la première portait révision du mode de calcul de l’impôt sur les bénéfices des compagnies pétrolières, qui serait dorénavant fonction du taux de rentabilité de leurs opérations, tandis que la seconde, destinée à pallier à la baisse de la production de gaz naturel, autorisait l’exploitation du gaz de schiste.
Il y eut aussi les déboires dus aux luttes internes au régime. L’attaque terroriste contre le champ de gaz de Tiguentourine en janvier 2013 rendit l’Algérie encore moins attractive aux yeux des partenaires étrangers, qui se mirent à douter de l’efficacité des moyens mis en oeuvre pour assurer la protection des hommes et des installations industrielles. Cette attaque fut menée par un groupe relevant de Mokhtar Belmokhtar, un chef terroriste considéré jusque-là comme étant un homme du DRS qui en avait convaincu les Américains, au point que ces derniers ne l’abattirent pas, même s’ils l’eurent à plusieurs reprises en ligne de mire. Des rumeurs ont circulé à l’époque, selon lesquelles l’attaque était une opération du DRS qui aurait mal tourné. Toujours est-il qu’elle a coûté la vie à 70 personnes, tuées par les missiles tirés par les hélicoptères du DRS. Les Américains firent alors comprendre aux Algériens que leur politique d’infiltration de l’AQMI était foireuse et exigèrent que soit donné un gros coup de balai au sein du DRS. Seul le patron Tewfik Médiène réussissait à sauver sa tête. Mais la conséquence importante de cette affaire était quand même là : elle avait affaibli sérieusement le régime. La tension entre l’état-major et les chefs de régions militaires, d’une part et les généraux du DRS, d’autre part, était telle qu’elle faillit se terminer dans un bain de sang.
Il y eut enfin le peu d’enthousiasme manifesté par les compagnies pétrolières lors du 4ème appel d’offres pour l’attribution de nouveaux permis de recherche en janvier 2014. Cet appel d’offres portait sur 31 périmètres, dont 17 se trouvaient dans des zones recelant du gaz de schiste. Seuls 4 permis trouvèrent preneurs, dont aucun en zone de gaz de schiste. Un début de panique envahit alors les rangs du régime qui voyait que cette nouvelle rente, sur laquelle il comptait fermement pour régénérer le système, ne semblait pas enthousiasmer les partenaires éventuels.
Mais le plus gros coup de tonnerre allait avoir lieu plus tard. Au cours de la réunion du 27 novembre 2014 de l’OPEP, l’Arabie Saoudite imposait sa loi aux autres membres de l’organisation. Afin de récupérer les parts de marché que lui avaient grignotées les compagnies américaines qui produisaient du pétrole de schiste, elle refusait toute réduction de la production OPEP au-dessous du niveau en cours de 30 millions de barils par jour. La réaction du marché fut immédiate ; le prix du baril de Brent dégringola de manière vertigineuse, passant en tout juste un mois de 72 dollars à 57 dollars au tout dernier jour de 2014. 
En parallèle à ces évènements, les partis d’opposition réussissaient, pour la première fois, à s’entendre sur un programme minimum. Ils créèrent la CNLTD (Coordination nationale pour les libertés et la transition démocratique) qui proposa l’instauration d’une période de transition au cours de laquelle serait choisi un nouveau président de la République, en remplacement d’Abdelaziz Bouteflika gravement malade. Cette petite fenêtre fut immédiatement refermée par le chef d’état-major Gaïd Salah qui répondit de la même manière qu’il le fit pour une demande similaire émise il y a un mois, à savoir que l’armée était opposée à une telle proposition. 
Ceci se passait il y a 5 ans. Du fait de leur incurie, de leur désintérêt pour le bien-être du peuple et parce qu’ils n’ont toujours été obnubilés que par une seule question, celle de leur survie pour continuer à piller les richesses nationales, les mafieux de tous bords, civils et militaires, du régime algérien, n’ont pas vu les problèmes s’accumuler au-dessus de l’Algérie. Ils n’ont pas su ou pas voulu constater à temps la détérioration de l’état général du pays, y compris celle du secteur des hydrocarbures qui pourtant rapporte la quasi-totalité des devises nécessaires à la couverture des plantureuses importations de l’Algérie ; ce qui leur permettait de donner au peuple l’illusion de bien vivre. Comment le pouvoir a-t-il réagi à la situation de crise qui s’installait dans la durée ? Par incompétence ou par avidité de certains qui voulaient toucher toujours plus de commissions, il a continué à importer tout et n’importe quoi. Engager un programme de développement de l’économie fondé sur le travail, l’effort et l’intelligence du citoyen n’a jamais été envisagé par les dirigeants algériens, car à leurs yeux, un citoyen responsable est un citoyen dangereux ; il doit demeurer un assisté permanent qui ne voit son salut que dans le maintien au pouvoir de la même « bande ». C’est le terme utilisé récemment par le général Gaïd Salah lui-même pour désigner ces piliers du régime, dont le frère du président déchu, qui se sont alliés contre lui et qui ont cherché à le destituer. N’oublions pas que lui-même a été le pilier le plus important de ce régime durant les 20 dernières années. Le pouvoir n’avait pas compris que la voie qu’il avait choisie causerait à plus ou moins long terme d’énormes dégâts économiques, politiques, sociaux, culturels et autres à l’Algérie et qu’elle était tout aussi suicidaire pour lui. À défaut d’exprimer son rejet total du système comme il le fait magnifiquement depuis plus de trois mois, le peuple déclenchait alors des dizaines d’émeutes journalières pour arracher aux mafieux qui le gouvernaient quelques maigres avantages financiers et récupérer ainsi ne serait-ce qu’une part infime de la rente pétrolière qu’ils se partageaient. Les slogans déjà lancés par les jeunes lors de ces émeutes démontraient à quel point ils haïssaient Bouteflika, son clan, les généraux et les oligarques qui ne respectaient ni le passé glorieux de leur pays, ni leur propre peuple. La couardise, dont les gouvernants avaient déjà fait preuve à cette époque, démontrait jour après jour qu’ils n’éprouvaient aucun respect même pour leurs propres personnes d’ailleurs. 
À cette atmosphère délétère est venue se rajouter la réélection de Bouteflika pour un quatrième mandat. Son état de santé très dégradé en avait pourtant fait un fantôme que l’on ne voyait plus que très rarement, durant quelques secondes à la télévision, mais le pouvoir n’avait pas pu se mettre d’accord sur le nom du remplaçant. Habitué, depuis l’indépendance, à ces mascarades d’élections le peuple n’a pas été voter en avril 2014; l’abstention a atteint le sommet rarement vu nulle part ailleurs de 90%. Le camouflet du peuple au régime était énorme, mais le pouvoir rend fou et aveugle celui qui l’exerce. Les dirigeants algériens en ont fait la démonstration cinq années plus tard ; ils n’ont pas compris que le peuple n’avait aucune envie de revivre la farce de 2014. Le peuple qui vivait dans des conditions misérables, voyait que « ceux d’en haut » logeaient dans des demeures magnifiques, se baladaient dans des voitures de grande marque et prenaient régulièrement l’avion pour se rendre à l’étranger ; il voyait que « ceux d’en haut », allaient se faire soigner dans des hôpitaux ou cliniques en Europe, alors que lui, le peuple, était orienté vers les hôpitaux algériens, devenus des mouroirs ; il devait envoyer ses enfants dans les écoles algériennes, sans espoir d’acquérir une formation de qualité, tandis que « ceux d’en haut » envoyaient leurs enfants étudier dans des écoles et universités étrangères. 
C’est enfin parce qu’il a été touché dans son honneur, parce qu’il ne voulait pas subir encore une fois l’affront de voter pour un cadre, à l’intérieur duquel se trouvait une photo vielle d’une trentaine d’années, qui trônait sur une chaise installée sur une tribune et devant laquelle venaient se prosterner les servants du régime, que le peuple exprima, le 22 février dernier son rejet total de ce pouvoir. Comment va se terminer cet affrontement ? Nul ne le sait. Ce que l’on constate par contre, c’est que le chef d’état-major qui détient actuellement les rênes du pouvoir a très peur de ce peuple en révolte. Il essaye d’acheter la paix en lui offrant les têtes de très nombreux ex-responsables du régime Bouteflika. Ils sont de l’ordre de 200 à 30  anciens ministres, hauts fonctionnaires, homme d’affaires véreux et autres à avoir été traduits en justice. Mais l’initiative du chef d’état-major n’a pas entrainé l’adhésion du peuple dont l’objectif reste toujours le même : se débarrasser définitivement de ce régime, car la haine qu’il lui voue est aussi grande que la masse des frustrations qui lui ont été infligées durant vingt ans.
Hocine Malti
Ingénieur des pétroles, a participé à la création de la « Sonatrach » dont il a été vice-président de 1972 à 1975. Auteur de « Histoire secrète du pétrole algérien » aux éditions La Découverte, Paris 2012.

http://assafirarabi.com/fr/26161/2019/06/26/le-role-du-petrole-dans-la-fin-du-regime-algerien-actuel/
http://assafirarabi.com/fr/26161/2019/06/26/le-role-du-petrole-dans-la-fin-du-regime-algerien-actuel/
 
dimanche 18 août 2019
 

ALGERIE : GRANDEUR D’UNE NATION









« Ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable. » 
John F. Kennedy – Homme d’État Américain (1917 – 1963)

Une ouverture qui sonne presque comme un conseil à l’encontre de ce régime et ses valets moribonds.
Ce vendredi, le 26eme, a entretenu encore la flamme d’une issue pacifique au lieu d’une confrontation, que ni la Providence, ni les idéologies, ni les religions et surtout pas ni les intérêts mesquins et éphémères ne peuvent justifier.
L’Algérie, fut et reste dans sa genèse d’abord une idée de paix, un havre où les armes dans leur fureur se seraient tues, mais la Providence en fut autrement.
Ecartelée entre l’Orient et l’Occident, cette terre violentée de tout temps n’a eu d’autre enclin qu’à vivre en paix avec elle-même en premier et avec ses voisins ensuite.
L’élan du peuple algérien s’est toujours inscrit sans équivoque, et quelques soient les religions qui y régnèrent sur sa terre, dans une vision du vivre-ensemble.
Terre d’une terrible révolution, qui dans sa marche effrénée a anéanti les espoirs portés en elle, a fini par libérer le sol en faillant totalement à émanciper les Algériens et Algériennes.
Cet Eveil National a rendu l’initiative au peuple, mais politiser les damnés de cette terre, ce n’est pas, ce ne peut pas être faire des discours politiques.
La seule ardeur qui vaille ; c’est de s’acharner avec rage à faire comprendre aux algériens que tout dépend d’eux, que si nous stagnons c’est de leur faiblesse et que si nous avançons c’est aussi de leur faiblesse, qu’il n’y a pas de démiurge, qu’il n’y a pas d’homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple. C’est la seule vérité qui vaille.
En d’autres termes, cette vérité doit être vue comme la seule révélation de ce qui rend un peuple certain dans son destin, clair dans sa vision et fort des ses attributs.
Elle est mise en avant par l’élite intellectuelle issue de ce peuple, qui l’accompagne dans ses bonheurs et ses misères.
C’est uniquement au nom de cette vérité que l’élite intellectuelle doit s’exprimer car elle est le reflet des espoirs et des potentialités de cette nation partageant son angoisse constante, et souffrante à ses disjonctions et fissures.
La grandeur d’une nation est construite ainsi sur cette sainte alliance entre l’élite intellectuelle et le peuple.
En Algérie, et face à cet Eveil National, rebâtissons cette grandeur en faveur de cette terre pour qu’une fois toute la violence soit à jamais bannie.
C’est pour cette raison, que ce processus doit passer inévitablement par une politique de réconciliation des cœurs d’abord, ensuite entre les différents pans de la société algérienne.
Une politique qui bâtira un pays ; un havre de justice et de quiétude où un peuple uni voulant la paix d’abord chez lui, ses voisins et ensuite dans le monde et qui désire grandement de figurer sur les listes de tous les progrès de l’humanité.
C’est ainsi seulement que l’on peut réaliser la grandeur de cette nation, en gérant nos différends sociétaires d’une manière civile, comme par un procès, et non d’une manière barbare, c’est-à-dire par la violence.
De ce fait, il ne sert à rien d’élaborer des propositions qui ne sont pas soutenues par la conviction et par la volonté morale de ce peuple.
Sur cette génération repose un devoir immense de veiller à ce que la vie de ce cette nation se transforme jusque dans ses principes mêmes.
Car cette génération a été témoin d’un Eveil National, dont la grandeur ne pourra être consigné par aucun mot adéquat dans aucune langue.
L’humanité oublie étonnamment vite, et c’est pourquoi cet Eveil National doit d’abord s’opérer dans la pensée, sinon le souvenir des temps effroyables que nous avons vécus ne sera plus assez vivant.
Khaled Boulaziz
 
jeudi 15 août 2019
 

MASSACRE DE RABAA : LE RAPPORT QUE LES AUTORITÉS ÉGYPTIENNES NE VEULENT PAS QU’ON LISE







Le massacre de Rabaa du 14 août 2013 et les tueries de masse de manifestants en Égypte font l’objet d’un rapport détaillé de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch qui les qualifie de « probables crimes contre l’humanité ». Une délégation de l’organisation, avec à sa tête son directeur Kenneth Roth, devait se rendre au Caire pour présenter les résultats de son enquête. L’entrée du territoire lui a été interdite.

CONFLITS > RELIGION > DROITS HUMAINS > POLITIQUES > L’ÉGYPTE, DEUX ANS DE POUVOIR DU MARÉCHAL SISSI >

WARDA MOHAMED >
14 AOÛT 2014

https://orientxxi.info
Marche en solidarité avec les victimes du massacre du 14 août 2013.Hamada Elrasam/VOA , Maadi, Le Caire, 23 août 2013.
All according to plan : The Rab’a Massacre and Mass Killings of Protesters in EgyptHuman Rights Watch, 12 août 2014. — 186 p.
Human Rights Watch (HRW) publie dans son rapport All According to Plan : The Rab’a Massacre and Mass Killings of Protesters in Egypt1 le compte-rendu minuté d’une journée qui marque un tournant dans l’histoire récente de l’Égypte et de ce qui l’a précédé. Le 14 août 2013, en effet, sur la place de Rabaa Al-Adaweyya au Caire, au moins 817 Égyptiens ont été tués en douze heures (le chiffre avoisine probablement le millier).
Après la destitution par l’armée de Mohamed Morsi, premier civil démocratiquement élu, ses partisans organisent deux grands sit-in au Caire, sur les places Rabaa et Al-Nahda. « Des dizaines de milliers de manifestants pro-Morsi, en grande majorité pacifiques, notamment des femmes et des enfants, ont tenu un sit-in du 3 juillet au 14 août afin de demander la réintégration du président déchu par le coup d’État militaire »,explique HRW. Avant d’être évacués. Le rapport détaille comment « l’un des plus importants massacres de manifestants de l’histoire récente » a été planifié au plus haut sommet de l’État.
La police vise la tête, le cou et la poitrine.

UNE TUERIE PROGRAMMÉE

14 août, 5 h 30. La place est encerclée par la police et l’armée. Des messages diffusés durant quelques minutes demandent aux 20 000 personnes installées à Rabaa2 de s’en aller. La plupart ne les entend pas ou n’y prête pas attention : depuis des jours, les autorités préviennent que les lieux seront vidés, mais sans donner de précisions. Estimant être dans leur droit de s’opposer pacifiquement à la destitution du président, les manifestants veulent rester. Mais toutes les issues sont bientôt bloquées par des véhicules blindés de transport de troupes. Le dispositif est lourd : bulldozers, troupes au sol, snipers, tireurs d’élite installés dans des hélicoptères. À 6 h 30, l’assaut est lancé. Le piège se referme sur les manifestants. « Les forces de sécurité utilisent des balles réelles et visent la tête, le cou, et la poitrine. » L’hôpital et le personnel de santé sont eux aussi ciblés. La mosquée dans laquelle des femmes et enfants ont trouvé refuge est incendiée : le gouvernement accusait les manifestants d’y avoir mis le feu. HRW dément et dénonce « l’usage d’une force meurtrière sans discernement ». Plus de 800 manifestants sont arrêtés, certains d’entre eux « battus, torturés et exécutés sommairement ». Les cadavres s’amoncellent. Des vidéos montrent des bulldozers qui leur roulent dessus. Des corps brûlés. Des charniers. HRW accuse au moins douze personnes d’avoir « suivi un plan qui prévoyait des milliers de morts ». Dont le général Abdel Fattah Al-Sissi, à l’époque ministre de la défense. 
Considérant que les Égyptiens avaient répondu à son appel de lui manifester leur soutien dans sa « lutte contre le terrorisme », le général Al-Sissi a lancé les dispersions de sit-in après plusieurs semaines de campagne à l’encontre des manifestants. Le discours sur les pro-Morsi est similaire à celui tenu sur les révolutionnaires de la place Tahrir en 2011 : ils sont accusés d’être instrumentalisés et payés, de gêner la circulation et de porter atteinte à la sécurité nationale.
Images du massacre, Human Rights Watch – YouTube
« Pendant des semaines, le premier ministre, les ministres de l’intérieur et de la défense et d’autres représentants du gouvernement ont indiqué qu’un dispersion forcée était nécessaire. » Mais ce qui retient particulièrement l’attention de HRW, ce sont les déclarations publiques des ministres qui, avant le démantèlement, prévoyaient déjà un nombre de victimes très important.
« Le ministère de l’intérieur avait tablé sur un bilan allant jusqu’à 3 500 tués. Le ministre Mohamed Ibrahim — qui a dit avoir passé “un très grand nombre de longues journées à discuter de tous les détails de la dispersion” — a déclaré avoir prévu des pertes de l’ordre de 10 % des personnes présentes, admettant que le sit-in en avait réuni “plus de 20 000”. Le premier ministre Hazem al-Beblawi commentera en septembre : « On s’attendait à bien pire. Le bilan final est inférieur à nos prévisions ». L’un « des plus grands massacres de manifestants en une seule journée de l’histoire récente à l’échelle mondiale » est considéré comme « une réussite ». Pour HRW, « une douzaine de hauts responsables de la chaîne de commandement », « en particulier le ministre Mohamed Ibrahim, le ministre de la défense de l’époque, qui a tenu un rôle de commandement sur les forces armées, l’actuel président Al-Sissi et le chef des forces spéciales à la tête de l’opération Medhat Menshawi devraient faire l’objet d’une enquête afin d’établir leur rôle dans ces tueries ».

DES CRIMES IMPUNIS

Si le rapport précise que les manifestants ont pu détenir des armes et ont riposté, notamment avec des cocktails molotov, il ne met pas sur le même plan leurs violences et celles des forces de l’ordre qui ont débuté les hostilités. Ibrahim a déclaré que quinze armes à feu avaient été saisies, ce qui conforte l’organisation de défense des droits de l’homme dans son propos. HRW détaille tous les arguments à l’encontre des manifestants pour en revenir à la même conclusion : rien ne peut justifier un tel usage de la force. Et confronte les déclarations et conclusions du ministre de l’intérieur et les faits, mettant ainsi en évidence, preuves accablantes à l’appui, les contradictions.
Elle rappelle aussi le contexte : propagande médiatique à l’égard des soutiens de Morsi, arrestation massive de Frères et de Soeurs musulman-e-s et de tout opposant, liberté de la presse restreinte, interdiction de manifester, dissolutions d’associations, procès de masses, milliers de personnes détenues, peines de morts massives. L’attaque de Rabaa n’est pas un événement isolé. Le démantèlement de Al-Nahda a été mené selon les mêmes méthodes et six manifestations entre le 5 juillet et le 17 août 2013 ont été sévèrement réprimées. 1 150 personnes ont ainsi été tuées en deux mois par les forces de sécurité.
Kenneth Roth dénonce l’impunité de ceux qui dirigent encore le pays et sont impliqués dans « ces probables crimes contre l’humanité ». HRW demande une enquête internationale et des réactions fermes de tous les pays, rappelant que l’Union européenne et les États-Unis continuent à fournir des armes et d’autres équipements à l’Égypte.
Si ces violences sont spectaculaires, les conclusions de ce rapport sont, elles, familières : depuis la révolte de 2011, les autorités, les forces de police et l’armée ont pris l’habitude de réprimer sévèrement toute opposition. Dans une totale impunité.
 
"Si vous n’y prenez pas garde, les journaux finiront par vous faire haïr les opprimés et adorer les oppresseurs." Malcom X

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