ELWATAN-ALHABIB
lundi 26 juin 2017
 

Selon un rapport des Nations unies, Israël soutient les groupes jihadistes en Syrie









Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a récemment exprimé ses préoccupations au sujet des contacts entre les soldats de l’armée israélienne et les combattants de différents groupes djihadistes dans le sud de la Syrie (province de Deraa) et dans les hauteurs du Golan.
Dans rapport produit par l’ONU le 8 juin, Antonio Guterres a mis l’accent sur la montée progressive des contacts entre les deux parties, contacts vérifiés par les observateurs de l’ONU situés dans le Golan.
Les observateurs ont documenté au moins 16 rendez-vous entre les forces israéliennes et les milices « rebelles » dans les zones frontalières qui incluent « le mont Hermon, la zone de Quneitra et les hauteurs du Golan » dans la période qui va de mars 2017 jusqu’au mois dernier. Le rapport poursuit en disant que « pour la période entre mars et mai, il y a eu de nombreuses rencontres entre l’armée israélienne et les militants djihadistes, le long de la frontière avec des échanges d’armes, de médicaments et de matériel militaire ».
Ces derniers jours, même le journal Wall Street Journal a rapporté qu’« Israël continue à fournir et à soutenir différents groupes rebelles engagés dans la lutte contre Assad et ses alliés russes, iraniens et libanais » afin de maintenir une zone tampon près de ses frontières.
Selon le journal étasunien, en 2016, Israël a créé une unité spéciale qui a eu pour mission de distribuer l’aide israélienne aux différents groupes. L’aide consistait en « armes, munitions et salaires à donner aux djihadistes ».
Interviewé par le WSJ, le porte-parole du groupe rebelle Fursan al-Joulan, ou Chevaliers du Golan, (groupe lié à Al-Qaïda), Motassam al Golani, a remercié Tel-Aviv pour avoir combattu à leurs côtés : indirectement, en fournissant armes et, directement, avec l’aviation et le soutien de l’artillerie. Le même Al Golani est venu déclarer que « s’il n’y avait pas Israël, on ne pourrait jamais tenir tête à l’armée syrienne de Bashar Al Assad ».
La chaîne Russia Today (RT) a repris la nouvelle et a interviewé d’autres militants. Le chef d’un autre groupe djihadiste dans le Golan, Abou Sahib, a déclaré : « à titre de commandant, je perçois un salaire annuel de 5 000 dollars versé par Israël ». Au cours de l’entretien, le chef du groupe a indiqué que la collaboration avec Tel-Aviv continue depuis 2013 et a joué un rôle crucial pour continuer à s’opposer à l’armée loyaliste d’Assad dans toute la région, vu qu’« Israël continue d’envoyer des armes et de l’argent pas seulement à notre groupe, mais à tous les groupes rebelles dans le Golan ».
Selon les autorités de Damas, le rapport de l’ONU « confirme ce que nos agences de presse ont longtemps soutenu ». À plusieurs reprises, en effet, les troupes loyalistes avaient confisqué des armes aux rebelles en provenance d’Israël ou avaient documenté le transport des djihadistes blessés dans les hôpitaux israéliens. Damas, dans un communiqué officiel, a ajouté que « les réseaux djihadistes qu’Israël maintient en Syrie, en fournissant des armes, sont les mêmes terroristes qui commettent des attentats en Europe ».
Officiellement, le gouvernement Netanyahou a démenti les accusations sur le financement des groupes takfiristes, les qualifiant comme « fausses ». Il semblerait, cependant, que l’ancien ministre israélien des Affaires militaires, Moshe Yaalon, soit plus crédible. Il y a quelques mois, le ministre avait déclaré que Daesh « avait présenté ses excuses pour avoir attaqué par erreur Israël pour la première fois », en admettant tacitement l’alliance avec des groupes liés à la galaxie salafiste.
Stefano Mauro
Source originale : Nenanews
Traduit de l’italien par Stefano Mauro pour Investig’Action
»» http://www.investigaction.net/fr/selon-un-rapport-des-na
 
dimanche 18 juin 2017
 

Au cœur de la lutte US pour amender la réputation mondiale d’Israël








À l’ONU, les USA et Israël mènent une campagne d’intimidation dans le but de forcer la réhabilitation du standing international d’Israël.
L’administration Trump emploie des tons de menace sans précédent, ainsi que du « chantage » financier à l’encontre des Nations Unies et de ses agences afin de mettre fin à leur focalisation sur les abus des droits humains commis par Israël, selon des analystes et des dirigeants palestiniens.
Ils accusent les États-Unis de se joindre à Israël dans une campagne d’intimidation dirigée contre le secrétariat de l’ONU et de ses états membres afin de forcer la réhabilitation du standing international d’Israël.
Cette offensive survient suite aux nombreuses années de critiques subies par le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou parmi les cercles diplomatiques, pour avoir refusé de s’engager dans un processus de paix avec les Palestiniens.
Une indication précoce du succès de cette nouvelle campagne, relevée par les analystes, s’est réalisée par l’élection la semaine dernière de Danny Danon comme vice-président du forum le plus représentatif de l’ONU, l’Assemblée Générale.
Danon avait été Ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU depuis 2015.
Il est connu pour être un opposant farouche de la solution à deux états et, avant de se diriger vers l’ONU à New York, appelait à l’annexion israélienne de la majeure partie de la Cisjordanie.
« Procureur » US pour Israël
Ce sont des opinions comme celle de Danon qui deviennent de plus en plus éminentes au sein du gouvernement israélien et qui ont alimenté un mouvement bourgeonnant de boycott, ainsi que des comparaisons de plus en plus fréquentes entre Israël et l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid.
« Les USA et Israël se livrent à de vrais ‘combats de rue’ à l’ONU, » a dit un diplomate occidental à al-Jazeera qui souhaite rester anonyme. « Washington roule des mécaniques et brutalise les gens. Les anciennes règles de la diplomatie ont été jetées par la fenêtre. »
Ce point de vue a été confirmé par Hanan Ashrawi, une ancien négociatrice palestinienne et membre du Comité Exécutif de l’OLP.
« L’administration Trump s’est faite très verbale et agressive en défense d’Israël », a-t-elle dit à al-Jazeera. « Cela profile des conséquences [néfastes] pour tous ceux qui semblent soutenir les Palestiniens ou critiquer Israël. »
Danon assumera son nouveau poste en septembre, (co-)présidant aux séances de l’Assemblée Générale, concourant à régler son agenda tout en supervisant l’application de son règlement et du protocole pendant ses réunions.
Nouveau shérif en ville
L’alliance devenant de plus en plus évidente entre Israël et les USA à l’ONU s’est vue soulignée cette semaine quand Danon escorta Nikki Haley, la porte-parole de Trump à l’ONU, lors d’une visite en Israël.
Au cours d’un discours donné devant le lobby US pro-israélien « AIPAC » en mars, Haley s’était engagée à devenir le « nouveau shérif en ville » à l’ONU.
En route vers Israël, Haley s’arrêta à Genève pour s’en prendre à l’une des principales agences de l’ONU, le Conseil des Droits de l’Homme (UNHRC), à cause de ce qu’elle a décrit comme leur « biais chronique anti-israélien ». Leur comportement, selon ce qu’elle a ajouté, « en fait une moquerie non seulement d’Israël mais du Conseil en lui-même. »
Elle a menacé que les USA se retireraient de l’UNHRC si celui-ci ne rendait pas compte de leurs critiques.
En avril, Haley émit un avertissement similaire quand elle assuma la présidence tournante du corps le plus puissant de l’ONU, le Conseil de Sécurité. Elle annonça aux autres membres que leurs débats moyen-orientaux mensuels allaient désormais se concentrer sur l’Iran, la Syrie, le Hamas et le Hezbollah, mais pas sur Israël.
Retrait du rapport sur l’apartheid
Israël et la Maison Blanche ont pesé sur d’autres agences essentielles de l’ONU.
En mars, la Commission Économique et Sociale pour l’Asie de l’Ouest a été contrainte de procéder au retrait d’un rapport d’experts, après que celui-ci ait conclu qu’Israël avait établi un régime d’apartheid à l’encontre des Palestiniens.
Ensuite le mois dernier, les USA ont condamné une résolution issue de l’agence culturelle de l’ONU, l’UNESCO, suite à ses admonestations pour qu’Israël respecte le droit international et mette un terme aux politiques qui modifient le caractère religieux et culturel de Jérusalem-Est, sous occupation [israélienne].
Bien que la résolution soit passée, la majeure partie des pays européens se sont abstenus, ou alors ont voté contre. Dès lors, Netanyahou a croassé: « le nombre de pays soutenant cette absurde résolution de l’UNESCO se rétrécit. »
Menace pour le budget de l’ONU
Tout ceci s’est produit sous fond de menaces aboyées par l’administration Trump, selon quoi elle est prête à imposer des réductionsdrastiques à sa contribution au budget de l’ONU. Washington est le plus grand contributeur net de l’ONU, assurant presque $13,5 milliards du budget de cette organisation d’une portée mondiale.
« L’élément essentiel derrière la promotion de Danon, c’est un chantage exercé par l’administration Trump, » affirme Ashrawi. « Elle menace de s’abstenir de son financement à l’ONU, et il est clair que certains états-membres en ont peur. »
Nathan Thrall, auteur d’un ouvrage récent sur la diplomatie israélo-palestinienne, « The Only Language They’ll Understand« , [« Le Seul Langage qu’Ils Vont Comprendre », NdT] déclare que la campagne a contraint les Palestiniens à s’abstenir d’amener des initiatives diplomatiques devant l’ONU.
Au cours des sept dernières années, le Président palestinien Mahmoud Abbas a mis l’accent sur la lutte pour obtenir la reconnaissance étatique auprès de l’ONU. Ceci comprenait le fait de rejoindre l’UNESCO en 2011. Les USA ont réagi en coupant leur financement pour l’UNESCO.
« Les Palestiniens ont peur de ce que peut faire Trump, » a dit Thrall à al-Jazeera. « Si les USA se mettent à faire tomber les institutions mondiales la direction palestinienne s’inquiète qu’elle en porterait la blâme, de la part d’autres pays. »
Les opérations de maintien de la paix et d’assistance humanitaire de l’ONU figureront parmi les premières à en pâtir. « Les Palestiniens ne veulent pas perdre d’amis quand ils en ont le plus besoin, » a ajouté Thrall.
L’enfant terrible de la droite
Danon, âgé de 46 ans, fut sélectionné pour devenir vice-président de l’Assemblée Générale par une faction régionale connue à l’ONU, portant le nom de « Western European and Others Group » [« Groupe des Européens Occidentaux et des Autres », NdT]. Celle-ci comprend la plupart des pays européens,  comptant en sus Israël, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande.
L’élection des vice-présidents s’organise selon une rotation régionale, afin d’assurer une représentation géographique équitable.
Salah Bardawil, un responsable de haut rang du Hamas, a tweeté que l’élévation de Danon était « une marque de Caïn sur le front de l’ONU ».
Israël a été l’objet de douzaines de résolutions condamnant ses violations de la Charte de l’ONU – beaucoup plus que n’importe quel autre état-membre. Cependant pertinemment, le choix de Danon a perturbé les dirigeants palestiniens. Jusqu’à récemment, il n’était que l’enfant terrible de la droite israélienne.
Netanyahou avait viré Danon de son poste de Ministre de la Défense Adjoint pendant l’été 2014 au cours de l’attaque israélienne contre Gaza, à la suite de laquelle quelques 500 enfants palestiniens avaient été tués. Il décrivit alors Danon comme « irresponsable », parce qu’il avait dit que l’opération militaire d’Israël avait été trop clémente.
Blocage de Salam Fayyad
Lorsque Netanyahou annonça la nomination de Danon comme Ambassadeur un an plus tard, des analystes israéliens décrivirent cette décision comme une « cruelle plaisanterie ».
Ashrawi nota que la façon dont Danon était considéré à l’ONU contrastait sévèrement avec celle dont bénéficiait Salam Fayyad, l’ancien Premier Ministre palestinien.
Des efforts de la part du Secrétaire-Général US Antonio Guterres en vue de désigner Fayyad, un Palestinien modéré, comme émissaire de l’ONU en Libye furent bloqués par les USA en février. Haley qualifia le geste comme anti-israélien, et ajouta: « Les États-Unis agiront et ne feront pas que parler, en soutien de nos alliés. »
Même avant Trump, des signes apparaissaient indiquant qu’auprès de l’ONU, les vents de la fortune changeaient pour Israël.
L’année dernière, Danon atteignit un rang historique en devenant le premier Ambassadeur israélien auprès de l’ONU à présider un comité permanent – gérant paradoxalement le droit international, sujet qui assène le plus de critiques à l’encontre Israël. Encore une fois, Danon a reçu le soutien du Western European and Others Group.
Toutefois, les relations entre Danon et l’administration US précédente étaient tendues. Fin 2012, il accusa le Président Barack Obama de n’être « aucunement un ami d’Israël ».
Un siège au Conseil de Sécurité?
Par contraste, Danon a reçu l’adhésion enthousiaste de l’administration Trump, a observé Thrall.
« Pour le moment, Israël s’en sort diplomatiquement bien. Il y a des rumeurs selon lesquelles ils aspirent à un siège au Conseil de Sécurité. Le climat est tel, que certains politiciens israéliens semblent même croire que c’est peut-être réalisable. »
Interviewé par l’agence de presse des colons [israéliens] Arutz Sheva le mois dernier, Danon a dit qu’il y avait un « nouvel esprit » à l’ONU. « Ils ne se concentrent plus seulement sur Israël. L’ONU n’est plus le terrain de jeu palestinien. Il se passe quelque chose. »
De sa relation avec Haley, il a déclaré au magazine orthodoxe juif Mishpacha en avril, « quand il s’agit d’Israël, nous partageons les mêmes points de vue. »
Se faire de nouveaux amis
Bien que l’organisation mondiale ait été considérée comme traditionnellement hostile envers Israël, des experts ont cité plusieurs facteurs expliquant le changement de vent qui favorise Israël.
Ces dernières années, Israël a conclu des alliances stratégiques avec des états puissants à l’ONU, en sus de son allié principal à Washington.
Israël s’est souvent attiré des faveurs par le biais de ventes d’armes et d’échange de renseignements.
Le diplomate, qui a travaillé en Israël, affirme: « Israël a lancé des sondes vers les économies émergentes des BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud], ainsi que vers le Mexique. Cela commence à livrer des dividendes diplomatiques. » De la même manière l’Europe, qui vit un désarroi croissant, a abandonné l’idée même d’apparence de contrepoids face à Washington.
Gagner des pays européens au bord israélien n’en est devenu que plus facile.
Thrall a noté: « Le calcul apparent dans des pays comme le Royaume-Uni, c’est que le meilleur moyen de jouir des faveurs des USA réside dans la bienveillance envers Israël. »
Quant à l’ONU, englué dans des difficultés financières, il vacille face à la menace de pénalités supplémentaires de la part des USA et de leurs alliés, si l’organisation continue à être vue comme anti-israélienne.
« Israël et les USA sont prêts à violer l’ordre international de façon à parvenir à leurs objectifs, » a dit le diplomate. « Les gens ont peur de ce qu’ils sont capables de faire. »


Article original en anglais :
Inside the US Fight to Fix Israel’s Global Standing

 
 

Michel Raimbaud : « En France, l’atlantisme et le sionisme sont les deux mamelles des néocons »






À l’occasion de la réédition actualisée de Tempête sur le Grand Moyen-Orient (1), nous avons rencontré Michel Raimbaud. L’ancien diplomate, qui écrit avec des convictions en s’appuyant sur des faits bien documentés, insiste sur le façonnement en cours du Moyen-Orient, et plus vastement du monde, entrepris par les néoconservateurs américains, avec la complicité des élites occidentales.
Pourquoi crier au « conspirationnisme » lorsque l’on est saisi par la clarté du grand dessein annoncé urbi et orbi par ses propres promoteurs ? Cela fait longtemps que Michel Raimbaud, écrivain habité par la passion de l’État, sincère, engagé et aux accents volontiers gaulliens, ne prête plus d’attention aux chiens de garde de l’establishment qui le snobent. Ancien ambassadeur de France en Mauritanie, au Soudan et au Zimbabwe, et bien connu des lecteurs d’Afrique Asie, ce fin connaisseur du monde arabe et de l’Afrique a servi comme diplomate dans de nombreux pays (avec un long passage au Brésil), avant de diriger l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Tout reste d’actualité dans Tempête au Moyen-Orient, ouvrage dans lequel il dénonce les funestes « policides » orchestrés par les néoconservateurs américains et occidentaux ayant débouché sur le démantèlement du Soudan, de la Somalie, de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye et, aujourd’hui, de la Syrie.
Revenons sur l’affaire des « bombardements chimiques » d’Idlib, en Syrie, en avril dernier. Pourquoi ne criez-vous pas avec les loups sur la responsabilité du régime syrien ?
Nous nous trouvons face à une redite de l’affaire Colin Powell de 2003 en Irak et de la séquence de l’été 2013 en Syrie (attaque de la Ghouta). Je n’entrevois que deux explications possibles : ou bien ce sont les rebelles qui ont utilisé les armes chimiques en appliquant la technique familière du false flag (faux pavillon), maquillant par la suite les photos des enfants. Ces enfants n’auraient-ils pas été tués puis « soignés » par ces escrocs de l’humanitaire que l’on nomme les « casques blancs », autrement dit des associés du Front Al-Nosra, la franchise syrienne d’Al-Qaïda ? Sinon, comment expliquer que les injections, à en croire certaines vidéos, semblent factices, le niveau du liquide demeurant inchangé du début à la fin de la piqûre de « réanimation » ? Si ces cadavres d’enfants morts, soigneusement alignés comme à une parade pour les besoins de la propagande, avaient été gazés, il eût été bien imprudent de s’exposer avec eux sans précaution.
Ou bien, s’il s’agit d’un bombardement de l’armée syrienne sur ce dépôt, cela veut dire que le gaz appartenait aux rebelles. Car on sait qu’en Syrie le démantèlement de l’arsenal des armes chimiques et bactériologiques a eu lieu sous contrôle de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), après les inspections onusiennes.
Un mensonge de plus donc ?
La ficelle est bien grosse. Les mensonges sont légion dans le cas syrien, tellement nombreux qu’il s’avère difficile de les « traiter » tous. C’est une conséquence typique des théories que j’ai étudiées dans mon livre, à savoir les stratégies mises en œuvre par Washington : le chaos innovateur, la théorie du fou et le false flag, autant d’intox dont les mécanismes ont été démontés, notamment par Michel Collon. En définitive, si « complotisme » il y a, ce sont les comploteurs eux-mêmes qui aiment les complots puisqu’ils en sont les auteurs, et non pas ceux qui les dénoncent, systématiquement qualifiés de « complotistes » afin de les discréditer par avance. Dans un ordre d’idées proche, les régimes takfiristes qui financent les « révolutions » chez leurs voisins espèrent ainsi faire oublier leur nature profondément réactionnaire.
Il y avait déjà un certain cynisme de la part des intellectuels américains au temps où l’on pérorait sur le contenu de la fiole qu’avait brandie Colin Powell au Conseil de sécurité de l’Onu en 2003. Ils disaient : « L’Amérique est le plus grand empire qui ait jamais existé sur Terre, discutez et critiquez telle ou telle de nos actions si vous voulez, nous, pendant ce temps, nous créons des réalités nouvelles et nous faisons l’Histoire ! » Effectivement, pendant que tout le monde disserte : les idiots utiles, les médias, les universitaires et la classe politique rivalisant en bêtise tout en maintenant une omerta faramineuse sur les faits, les neocons façonnent effectivement cette Histoire dont nous sommes les témoins. Cela participe à un enfumage qui ne nous donne pas le loisir d’anticiper les mauvais coups que préparent ces néocons.
Que répondez-vous aux accusations de connivence entre Moscou et Washington ?
Il n’y a pas de connivence entre la Russie et les États-Unis. Si les Russes jouent la carte de la diplomatie, c’est pour trouver une solution politique. Je m’étonne également que le communiqué tripartite publié par Damas, Moscou et Téhéran au lendemain de l’attaque américaine du 4 avril sur la base aérienne de Shayrat, en Syrie, n’ait pas été divulgué dans les médias mainstream. Ce communiqué se voulait un cinglant avertissement adressé à l’administration Trump, rappelant les fondamentaux : respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité de la Syrie, et son droit de reprendre le contrôle de l’ensemble de son territoire.
Concernant l’hésitation du président Obama en 2013 qui, finalement n’a pas donné l’ordre d’attaquer, je me souviens avoir été parmi les rares personnes à être persuadées qu’il n’y aurait pas de frappes...

Qu’est-ce qui a freiné Obama ?
Obama n’est pas un personnage limpide. C’était sa façon à lui de s’affirmer en ne bombardant pas. Non pas qu’il soit revenu à de meilleurs sentiments, car il était suffisamment bien informé par ses renseignements pour connaître la vérité, mais parce qu’il voulait marquer son pouvoir présidentiel face au think tank collectif qui l’entourait – c’est ce qu’il affirme dans une interview en forme de testament.
J’évoque souvent « l’État profond néoconservateur » pour « expliquer » ce qui, sinon, pourrait paraître inexplicable. À mes yeux, ce concept est d’une importance fondamentale. Devenu populaire, il est une réalité visible, voire très voyante, depuis la fin de la guerre froide. Il se réfère à la doctrine dominante qui crée une symbiose idéologique entre les décideurs, les acteurs, les faiseurs d’opinions dans tous les secteurs de la vie publique et tous les cercles de pouvoir (politiques, diplomates, hiérarchie judiciaire, élites intellectuelles, journalistes, milieux d’affaires, communautés diverses, lobbies, etc.).
Né dans le camp républicain qui est son berceau et ancré sur le double messianisme religieux du judaïsme et des Églises protestantes dites « Églises d’éveil », l’État profond néoconservateur s’est solidement implanté dans les rangs démocrates, avant de trouver des terreaux favorables dans toutes les terres d’Occident et dans les États les plus improbables. La France est loin d’échapper à la règle, tant est grande l’idolâtrie des élites vis-à-vis de tout ce qui vient d’Amérique et le lien de vassalité que celles-ci ont intériorisé durant les décennies passées.
À Paris, les quartiers généraux et/ou les bastions de cet « État profond » sont divers et variés : non seulement au Quai d’Orsay où sévit la « secte » ou la « meute » néocon, mais aussi à Matignon, à l’Élysée et dans les rouages de la société et les arcanes du pouvoir. Les élites parisiennes sont depuis des années cooptées dans le fameux programme des « Young Leaders » de la fondation franco-américaine. On chercherait en vain un clivage entre droite et gauche « de gouvernement ».
Comment avez-vous observé l’évolution de la trajectoire des néoconservateurs français depuis le Quai d’Orsay ? Comment et quand ont-ils essaimé ?
Historiquement, les origines du néoconservatisme remontent à la création des États-Unis, à l’arrivée des « Pilgrim Fathers », ces Pères fondateurs, pour l’essentiel des protestants fuyant l’Europe pour des raisons religieuses et se référant à la Bible plutôt qu’au Nouveau Testament. En vertu du messianisme qui les inspirait, ils pensaient que Dieu les avait guidés vers l’Amérique afin qu’ils deviennent le nouveau peuple élu. Notez le parallèle avec le sionisme... Du reste, les groupes ou lobbies chrétiens sionistes s’inscrivent dans cette tradition. Les premiers migrants en Amérique se référaient à la pensée de Cromwell, imprégnée de mystique sioniste. Mais il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan dans les années 1980 pour que cette mystique trouve sa traduction politique dans le néoconservatisme, une traduction associée à la promotion du néolibéralisme et à la fin de la détente.
C’est sous le mandat de Reagan que l’on assiste au retour de la confrontation contre l’URSS, encouragé par la Britannique Margaret Thatcher et le pape Jean-Paul II. Si l’équilibre de la terreur les empêche alors d’agir en transgressant les règles du jeu, les neocons (on ne les connaît pas encore sous cette appellation) ont les coudées franches à partir des années 1990-1991, après l’implosion de l’URSS et la disparition du « bloc communiste ». À noter que Donald Trump est le produit plus ou moins inavoué de cet establishment (malgré ses affirmations) puisqu’il semble considérer Reagan comme un père spirituel et se réfère volontiers aux Pères fondateurs de l’Amérique.
Trump a pourtant fondé son discours de campagne en s’opposant aux élites de Wall Street afin d’engranger des soutiens dans l’Amérique profonde...
S’il a été élu par le « petit peuple » et par « l’Amérique profonde » contre l’establishment, il ne pourra pas résister longtemps aux pulsions de l’État profond. Très isolé face aux élites, il en a bien eu besoin sitôt élu. Au passage, le fait qu’il bombarde la Syrie dès son début de mandat fait de lui un « président normal », et cela deux jours à peine après avoir fait une proposition de reprise de contact à Bachar al-Assad par l’intermédiaire d’une congressiste américaine (démocrate) chargée par Trump lui-même de transmettre un message en ce sens au président syrien. Voilà la théorie du chaos remise en application : elle correspond à dire tout et son contraire.
Il n’est pas évident pour les Américains de gérer cette théorie du chaos, qui paraît très anglo-saxonne, en ce sens qu’elle permet d’associer toutes les ambiguïtés, selon une méthode que l’on retrouve dans le langage des ONG, dans les discours du FMI, dans le style des politiques et diplomates américains : mélanger le passé et le présent, les affaires importantes et les détails, la réalité et la fiction. Cela ouvre beaucoup de possibilités aux prestidigitateurs du droit, aux manipulateurs de valeurs, aux magiciens maîtres de l’Univers. C’est également une illustration de la « théorie du fou » inventée par Kissinger au temps de Nixon : les États-Unis ont vocation à être les maîtres du monde et entendent le rester ; pour effrayer leurs ennemis, ils doivent projeter l’impression que l’Amérique est, en partie du moins, gouvernée par des dirigeants cinglés ou imprévisibles.
La ligne Trump représente un archétype de la « théorie du chaos innovateur » mise en œuvre selon les normes de la théorie du fou. Le président « flexible » est un pur produit de l’école néoconservatrice, fondée sur le double messianisme protestant et juif, évoqué précédemment. Dans ce contexte, notons que l’alliance avec les islamistes djihadistes n’est pas circonstancielle, mais naturelle, les islamistes radicaux se réclamant également d’une mission divine, afin d’éradiquer tout ce qui s’écarte de leur conception de l’islam et recréer in fine un califat, un État islamique fondé sur la charia (la loi coranique interprétée à leur façon).
Vous ne m’avez toujours pas dit à quand remonte la pénétration du néoconservatisme dans les arcanes du pouvoir français.
La première manifestation de leur apparition en France remonte, me semble-t-il, au lendemain de la chute de l’URSS et à la signature du traité de Maastricht en 1992. François Mitterrand n’était pas néoconservateur, mais son entourage l’était en bonne partie, ou faisait du néoconservatisme sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
La seconde manifestation intervient à mon sens avec la crise affectant les relations franco-africaines en 1994, marquée par la dévaluation inopinée du franc CFA de 50 % sous la pression conjointe de la Banque Mondiale et du FMI. L’héritage gaullien, déjà ébréché, va dès lors être dilapidé de plus en plus ouvertement, la France renonçant de facto – en le niant – aux attributs de sa souveraineté. Dans la foulée du baroud d’honneur du duo Chirac-Villepin en 2003 concernant l’opposition de la France à la guerre en Irak, le président Chirac va s’affoler et multiplier des concessions inutiles, allant au-devant des sollicitations de Washington. Le retour au commandement intégré de l’Otan se fera en douce ; il ne restera plus qu’à l’afficher politiquement, ce qui sera chose faite dès le début du mandat de Sarkozy.
Paris appuiera ainsi les sanctions contre la Syrie promulguées par le Congrès américain par le biais du Syrian Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act en décembre 2003. La France sera en quelque sorte chargée de « gérer » pour le compte de Washington le dossier de la détérioration programmée des relations avec Damas. Le levier libanais (à la suite à l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri, ami de Chirac) sera utilisé pour convaincre Paris d’assurer cette mission : jusque-là assez bonnes, les relations franco-syriennes vont dès lors se dégrader brutalement. Elles ne s’en remettront pas, malgré une brève embellie sous l’ère Sarkozy.
La pénétration du courant néocon s’accompagne d’une opération de casse menée contre les diplomates du Quai d’Orsay, tenu pour pro-arabe : le cadre d’Orient, les arabisants et les islamisants en premier lieu sont ciblés. Cette offensive qui ne dit pas son nom emprunte deux biais : on disperse les experts de la région dans des zones géographiques éloignées du monde arabe, et on recrute pour les postes clés des énarques et technocrates formatés. À cela s’ajoute les saignées budgétaires consécutives et incessantes, le recours à des contractuels, l’ubérisation, autant d’éléments qui ont définitivement sapé notre action diplomatique et notre rayonnement à l’international. Au vu de l’ampleur des missions d’un « Département » (comme on l’appelle), régalien par excellence, le budget du ministère des Affaires étrangères a toujours été relativement modeste, ne dépassant pas 1 % du PIB. Depuis un quart de siècle, on ne parle plus que d’austérité !
Qu’est-ce qui motive les diplomates néocons de la « secte » du Quai d’Orsay à poursuivre cette politique, selon vous ?
Le suivisme, l’atlantisme et le sionisme, qui sont pour ainsi dire synonymes.
Dans le cas du dossier nucléaire iranien, l’équipe de Laurent Fabius n’était-elle pas motivée par la défense de l’intérêt national en freinant des quatre fers l’acquisition de la bombe par Téhéran qui affaiblirait les positions de la France dans la région ?
Non. Cela faisait partie des rôles délégués à la France et aux Européens par Washington. Le dossier du nucléaire iranien, dont le programme remonte à l’époque du chah, a été fabriqué par les ancêtres des neocons américains dans le cadre du projet « Atome pour la paix ». Il avait toujours fait l’objet de l’unanimité nationale en Iran ; tout le monde trouve ça très bien et personne en Occident n’y a trouvé à redire jusqu’à la révolution islamique. Le dossier a ressurgi dans la foulée de l’occupation de l’Irak. Après la guerre irano-irakienne (politique du double endiguement), puis la première et la seconde guerre d’Irak qui ont mis ce pays à terre, les États-Unis ont délégué à la France, au Royaume-Uni et à l’Allemagne la gestion du dossier. En cela, il me semble que l’ancien président Khatami s’est engouffré dans un piège, d’où la rupture actée par son successeur Ahmadjinehad.
En 2006, le dossier est transféré de l’Agence internationale de l’énergie atomique au Conseil de sécurité des Nations unies, dont les cinq membres permanents sont des « puissances nucléaires légales ». Ce qui va accentuer la pression sur Téhéran et dévoiler les objectifs cachés de la « négociation nucléaire ». La signature de l’accord « historique » en juillet 2014 n’a pas réglé le différend de fond entre l’Iran et ses quatre interlocuteurs occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne).
Les néoconservateurs sortent-ils fragilisés par l’élection de Donald Trump ?
Non, au contraire, car il est leur meilleur représentant. Trump s’est fait élire sans le soutien des élites. Mais une fois au pouvoir, il ne peut se contenter de l’appui des cowboys ou des mormons. Or, depuis des lustres, les élites américaines, tous partis confondus, sont néoconservatrices. Trump a dû aller puiser dans le même réservoir où aurait pioché Hillary Clinton (État profond, Goldman Sachs...) si elle avait été élue. Trump n’a pas d’autres choix que d’obtempérer aux desiderata de l’État profond américain. Il suffit de voir ses choix en ce qui concerne ses ministres et collaborateurs (au sein de l’establishment) et ses décisions, notamment en politique étrangère. En Syrie et Russie, par exemple.
En France, l’atlantisme et le sionisme sont désormais les deux mamelles des néocons. Cette adhésion a commencé avec Chirac, puis s’est finalisée avec Sarkozy qui parlait de « retour au bercail » pour justifier la réintégration pleine et entière de nos forces au sein du commandement intégré de l’Otan. Pour ce qui est de Hollande, je ne vous apprends rien en vous disant que les socialistes ont un ADN européiste, sioniste et colonialiste qui remonte au minimum à Guy Mollet (sous la IVe République). Ce n’est nullement une légende. Durant son deuxième mandat, Mitterrand aura cette déclaration de fossoyeur : « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir. » Petit à petit, cette idée a gagné du terrain au Quai d’Orsay et dans « l’État profond », y compris à l’Université, sensible aux sirènes de l’Amérique, de l’Europe, de l’Otan, de la globalisation et de ses succursales diverses.
On a bien vu dans la campagne présidentielle française que l’Europe était relayée à un rang subalterne. Un grand nombre de candidats ont rivalisé dans leurs discours prosouverainistes. Cet idéal vend-il encore ?
L’Europe n’est pas une idée populaire, contrairement à ce qu’affirment les illusionnistes du « rêve européen ». Les candidats ont souvent promis de « renégocier » les traités européens, ce qui est un leurre à usage électoral. À toutes les élections, on nous a fait la même promesse. De mon point de vue, l’Europe est la prison de la France. Ce n’est pas nous qui décidons. Allons même plus loin : nous nous indignons que les décisions nous concernant soient prises à Bruxelles, alors qu’en réalité c’est en Amérique que tout se décide. Nos élites du mainstream se satisfont de ce statut de « territoire » à la Massachusetts, auquel la France a été réduite. Mais alors, à quoi bon payer et entretenir cette administration bruxelloise tentaculaire et si onéreuse qui prend ses ordres à Washington ?
La réédition de votre livre connaît un vif succès. Pourtant, vos détracteurs ne vous épargnent pas dans la véhémence de leurs attaques...
Je reprends à mon compte ce proverbe chinois : « Quand le sage montre la Lune, l’imbécile montre le doigt. » J’écris en fonction de mes convictions. La thèse que je développe est bien documentée et rend compte des réalités, de l’enchaînement d’événements qui autrement resteraient incompréhensibles. Elle me semble beaucoup mieux acceptée et comprise en cet an VII de la « tempête sur le Grand Moyen-Orient » qu’il y a deux ans. En effet, rien dans les évolutions constatées n’est venu démentir ce qui était inscrit dans la première édition, au niveau du Moyen-Orient, du Grand Moyen-Orient de George W. Bush, au sein de l’islam et en ce qui concerne l’ordre du monde dont la mutation se dessine sous nos yeux. Autant de sujets qui font l’objet de mon ouvrage.
Propos recueillis par Tigrane Yégavian
(1) Michel Rimbaud. Tempête sur le Grand Moyen-Orient, 2ème édition enrichie et remise à jour, Éd. Ellipses, 716 p., 28 euros.
9 juin 2017
 
samedi 17 juin 2017
 

Une ex-opératrice de drones tueurs parle : « le public doit savoir »




Les drones, outils post-modernes d’une guerre « jeu vidéo » propre, avec des frappes « chirurgicales » ciblées sur des terroristes clairement identifiés sur des écrans à haute définition, dans le confort de bureaux climatisés et avec des pauses-café-cigarette pour les opérateurs ? 

Pas tout à fait. Comme souligné dans un autre article, les opérateurs de drones souffrent de taux de stress post-traumatique encore plus élevés que les pilotes de bombardiers « à l’ancienne ». 

Voici pourquoi. 

Paru sur le Guardian sous le titre I worked on the US drone program. The public should know what really goes on


Heather Linebaugh
Samedi 17 Juin 2017


Parmi les politiciens qui proclament si hardiment les avantages des drones, rares sont ceux qui ont la plus faible idée de la façon dont ils marchent (et ne marchent pas) 
Quand je lis les commentaires de politiciens qui défendent les programmes de véhicules aériens sans pilotes Predator et Reaper – alias drones – les mêmes questions à leur poser me viennent toujours à l’esprit. Je commence par « Combien de femmes et d’enfants incinérés par des missiles Hellfire avez-vous vu ? » Et : « Combien d’hommes avez-vous vu ramper sur un champ, dans une tentative d’atteindre l’habitation la plus proche pour de l’aide, en perdant tout son sang parce qu’il n’avait plus de jambes ? » Ou encore : « Combien de soldats avez-vous vu mourir sur un bas-côté de route parce que votre merveille-de-précision, votre drone, n’avait pas été capable de détecter l’explosif improvisé qui attendait le passage de son convoi ? » 

Parmi les politiciens qui proclament si hardiment les avantages des drones, rares sont ceux qui ont la plus faible idée de ce qui se passe réellement. Moi, en revanche, j’ai directement vu ces horreurs. 

Je connaissais les noms de quelques-uns de ces jeunes soldats que j’ai vu saigner à mort sur un bas-côté de route. J’ai vu des douzaines d’hommes en âge de porter des armes mourir en Afghanistan, dans des champs désolés, sur des berges de rivières, et quelques-uns juste à côté de l’habitation où leur famille attendait leur retour de la mosquée. 

Selon les porte-parole des armées des USA et du Royaume-Uni, c’est un programme de pointe, mais il est étrange qu’ils se sentent obligés de fournir des informations erronées, très peu de statistiques sur les morts de civils, et des rapports technologiques biaisés sur les capacités de nos drones. Ces incidents spécifiques ne sont pas isolés et le taux de « bavures » reste stable, malgré les mots rassurants des représentants de notre défense. 

Ce que le public doit comprendre est que l’image vidéo fournie par un drone n’est généralement pas assez claire pour différencier ceux qui portent un arme de ceux qui n’en portent pas, même par temps très clair, sans presque un seul nuage et avec une lumière parfaite. Même les meilleurs opérateurs ont toutes les peines du monde à identifier un porteur d’armes avec certitude. Un exemple me vient à l’esprit : « L’image est si pixélisée, et si c’était une pelle et non une arme ? » Je ressentais ces hésitations perpétuellement, comme tous mes collègues opérateurs de drones. Nous passons notre temps à nous demander si nous avons tué les bonnes personnes, si nous avons mis en danger des gens, si nous avons détruit des vies civiles à cause d’une mauvaise image ou d’un mauvais angle de vision. 

Il est également important que le public comprenne que des êtres humains opèrent les drones et analysent les renseignements qu’ils leurs apportent. Je le sais parce que j’étais l’une d’entre elles, et rien ne peut vous préparer à une routine presque quotidienne de téléguider un véhicule dans des missions de surveillance au-dessus de zones de combat. Les adeptes des drones soutiennent que les soldats qui font ce genre de travail ne sont pas affectés par l’observation des combats parce qu’ils ne sont jamais physiquement en danger. 

Mais, il y a un mais : Je n’ai peut-être jamais été sur le terrain en Afghanistan, mais j’ai vu certains combats en détail sur un écran pendant des jours de rang. Je sais ce que l’on ressent en voyant quelqu’un mourir. Horrifiant est un vague euphémisme. Et quand vous y êtes exposé jour après jour cela devient comme une petite vidéo qui tourne en continu dans votre tête, qui revient au début et qui recommence, en causant des dégâts psychologiques et des souffrances dont on espère que la majorité des gens ne les ressentiront jamais. Les opérateurs militaires de drones sont non seulement victimes de souvenirs qui les hantent, mais également de la culpabilité d’être toujours un peu indécis quant à leur identification d’armes ou d’individus hostiles. 

Bien sûr, nous sommes entraînés à ne pas ressentir ces sentiments, et nous les combattons, et nous devenons amers. Quelques-uns d’entre nous recherchent l’aide des centres de soins psychiatriques de l’armée, mais nous sommes tenus à un devoir de réserve et nous ne pouvons pas parler comme nous le voudrions, à cause du secret de nos missions. Je trouve très intéressant que les statistiques des suicides de cette branche de l’armée ne soient pas publiées, pas plus que les données sur le nombre d’opérateurs sous traitement psychiatrique pour dépression, insomnies ou angoisses. 

Récemment, le Guardian a publié un commentaire du Secrétaire de la défense Philip Hammond. J’aurais bien voulu lui parler des deux amis et collègues que j’ai perdus, dans l’année qui a suivi mon départ de l’armée, parce qu’ils se sont suicidés. Je suis sûre que personne ne lui a parlé de cet aspect du programme secret de drones tueurs ; s’il le savait, il voudrait sûrement examiner l’étendue réelle des dégâts du programme avant de recommencer à le défendre. 

Note du rédacteur en chef du Guardian : Heather Linebaugh ne détient aucune information confidentielle et s’est tenue à son devoir de réserve depuis son départ de l’armée. 

Traduction Entelekheia
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http://www.entelekheia.fr/ex-operatrice-de-drones-tueurs-parle-public-savoir/ http://www.entelekheia.fr/ex-operatrice-de-drones-tueurs-parle-public-savoir/

En savoir plus sur http://www.alterinfo.net/Une-ex-operatrice-de-drones-tueurs-parle-le-public-doit-savoir_a131381.html#f7vhf07pMq2QhZ0V.99
 
dimanche 11 juin 2017
 

Les djihadistes, faux mystiques et vrais truands





Tout se passe comme si l’on avait découvert la pierre philosophale. Les terroristes djihadistes ? Des illuminés d’un autre âge, des fous mystiques, des maniaques du sacrifice. Enfin démasqué, le terrorisme présente alors un visage aussi familier que répugnant. Il est affublé d’une identité qui efface jusqu’au souvenir de ses avatars historiques, décidément inconsistants. On a beau rappeler que le terrorisme n’est qu’un moyen et qu’il a existé en d'autres temps sous d’autres latitudes. Peu importe. Ces autres terrorismes, de l’Irgoun à l’ETA, s’évanouissent dans la nuit des temps.
Car la terreur porte désormais un nom unique, elle est le signe d’une culpabilité sans faille qui l’expose aux foudres de la civilisation. Sa causalité est univoque, lestée du poids d’une seule détermination. Laquelle ? On le devine. La terreur répond à un appel de l'invisible, elle puise sa source, dit-on, dans le message coranique lui-même, elle réitère la violence islamique. C’est ainsi : la doxa exige qu’on désigne dans l’islam le coupable essentiel. En d’autres temps, on eût soigneusement dissocié une respectable confession millénaire d'une pratique meurtrière qui ne lui doit rien. Aujourd’hui, cette distinction de bon sens vaut à ses auteurs une accusation d'indulgence.
Car il faut absolument que le terrorisme apparaisse comme l’expression d’une violence intrinsèque de la religion musulmane, qu'elle en porte le poids. Cette foi délétère n’est-elle pas responsable du délire suicidaire des fous d’Allah ? Il faut que cette violence demeure insensée, fulminant soudainement, sans raison explicable ni complicité inavouable. On abreuve alors l’opinion occidentale de cette représentation anxiogène, on l’ensorcelle avec ce parfum d’apocalypse. L’important est qu’elle y croie, qu’elle voie surgir cette puissance dévastatrice d’un ailleurs absolu, d’un abîme de sauvagerie dont l’Occident, bien sûr, est innocent.
Le terrorisme serait donc un obscur mélange de folie et de fanatisme. La fréquentation de l’absolu se métamorphoserait en désir de purification. Le dogme religieux fournirait à cette rage destructrice le motif de sa radicalité, il lui procurerait l’ingrédient sulfureux de sa violence. Ces illuminés brûleraient d’accomplir les promesses de l’eschatologie religieuse, ils se feraient les exécutants d’un plan divin ordonnant le sacrifice des purs et la destruction des impurs. Comme le montrent les attentats-suicide commis par les desperados du djihad, cette interprétation n’est pas complètement fausse. Mais elle est insuffisante, et surtout elle risque de nous cacher l’essentiel.
Car en interprétant le phénomène djihadiste uniquement dans ces termes, on commet trois erreurs. D'abord, on prend pour argent comptant ce que le djihadisme dit de lui-même, on se rend captif du discours qu'il tient. Ce n'est pas le meilleur moyen de comprendre ce qu'il est vraiment. On s'interdit en effet d'en saisir les autres motifs, qui sont nettement plus mondains et beaucoup mois mystiques. Ensuite, on généralise abusivement à partir d'un mode opératoire minoritaire, celui des suicidaires à ceinture d'explosifs, en croyant y détenir l'essence du phénomène.
Enfin, et c'est le plus grave : en imputant le djihadisme à l’islam, on lui attribue une causalité aussi commode qu’elle est absurde. Cette assimilation insulte évidemment le bon sens, mais elle présente l'avantage idéologique de dédouaner l'Occident de toute responsabilité au détriment des musulmans. Peu importe, alors, si ces bouc-émissaires désignés par l'hypocrisie occidentale sont aussi les premières victimes d'un terrorisme clairement condamné par la religion musulmane.
Réduit à l'expression d’un délire millénariste, le phénomène djihadiste perd alors toute consistance politique. L’interprétation dominante le dilue dans le religieux, mais cet arbre du religieux cache la forêt du politique. Et puis, à quoi bon chercher les raisons de cette folie meurtrière, dès lors, puisqu’elle est sans raison ? Si les terroristes sont vraiment des fous illuminés, on accordera qu’il n’y a rien à comprendre à leurs actes. Rejeté vers l’irrationnel, le phénomène en devient illisible.
Cette grille d’analyse projette donc une fausse lueur sur ce qu’elle prétend expliquer. Elle masque le refus d’une intelligence du terrorisme fondée sur l’analyse de ses véritables motifs. Elle facilite la conservation du secret de polichinelle auquel fait écran le bavardage médiatique : comme les autres, le terrorisme djihadiste est la continuation de la politique par d’autres moyens. Dès sa naissance sous les auspices de la CIA, le « djihad global » est l’instrument de puissances étrangères, les USA et leurs affidés, dont les motivations parfaitement triviales se résument à l’appétit de pouvoir et à l’appât du gain.
S’il y a des djihadistes, ce n’est pas seulement parce que des individus déclassés en mal d’action ont subi un bourrage de crâne. Ce n’est pas parce que la radicalisation, chez eux, a pris les couleurs de l’islam politique faute de mieux sur le marché mondial des radicalités. C’est surtout parce qu’il y a de puissantes organisations internationales pour les recruter, les encadrer et les armer jusqu’aux dents. Or ces organisations ont des bailleurs de fonds, des alliés et des complices sans lesquels elles n’auraient jamais obtenu des millions de dollars, des passeports, des uniformes, des 4X4, des lance-missiles et du captagon à volonté.
Depuis trente ans, Al-Qaida et ses avatars successifs, Daech compris, ne sont pas le fruit d’une génération spontanée, ni l’expression d’un élan mystique, ni la nouvelle version du romantisme révolutionnaire. Ce sont des artefacts politiques dont l’existence est due aux grandes manœuvres dont le Moyen-Orient, ce trou noir de la géopolitique mondiale, est à la fois le théâtre et la victime. Ils sont les rejetons monstrueux des accouplements entre les apprenti-sorciers de Washington, les monarques dégénérés du Golfe et les néo-Ottomans rêvant de restaurer leur antique grandeur.
Les attentats terroristes ne sont pas l’initiative isolée d’un individu marginalisé ou en désarroi psychologique. Ce sont des crimes politiques répondant à la définition précise du terrorisme : « l’exercice d’une violence aveugle contre des civils en vue d’obtenir un résultat politique ». Ce terrorisme est perpétré par une soldatesque protéiforme recrutée aux quatre coins du monde qui fait le sale boulot exigé par ses employeurs. Obscurs tâcherons d’une équipée sanglante qui leur donne l'illusion de ramener le monde extérieur au niveau de leur propre nullité, ces truands sans honneur sont la racaille d’en-bas, délibérément mise au service de cette racaille d’en haut qui parade à Riyad et à Doha.
Composée pour l'essentiel de mercenaires au petit pied, cette pègre qui vendrait sa mère pour un bon salaire a autant de rapport avec l’islam qu’une bande de rats d’égoût avec la théologie de Saint-Augustin. S’acharnant sur le moindre vestige d’une culture qui la dépasse, cette lie de l’humanité accomplit les basses besognes pour lesquelles on la rémunère, s’octroyant au passage, par le viol et le pillage, un petit supplément en guise de prime de risque. Ni mystiques, ni schizophrènes, c’est leur façon de faire de la politique : comme de petits truands à la solde de leurs chefs mafieux.

 
"Si vous n’y prenez pas garde, les journaux finiront par vous faire haïr les opprimés et adorer les oppresseurs." Malcom X

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