ELWATAN-ALHABIB
vendredi 23 janvier 2015
 
La nouvelle laïcité, machine de guerre contre l’islam

Sale temps pour la République… Multiplication des atteintes contre les musulmans et leurs lieux de culte, nouvelles mesures de surveillance et de flicage d’Internet et des réseaux sociaux sur fond de « guerre contre le terrorisme » : la mascarade du 11 janvier, en affichant un front uni contre l’islamisme, a lancé les hostilités en préparant l’opinion aux serrages de vis sécuritaires et liberticides ainsi qu’à toutes les aventures militaires.

Et il ne faut pas grand-chose pour la convaincre, l’attentat contre Charlie Hebdo survenant dans un contexte déjà marqué par une hausse de l’islamophobie en France et dans toute l’Europe. Les manifestations contre l’islam ne cessent de prendre de l’ampleur et certains journalistes ou responsables politiques n’hésitent plus à mettre l’islam directement en cause dans les problèmes économiques et sociaux qui touchent la France.


Leitmotiv des discours discriminatoires anti-musulmans, la « laïcité » est le fer de lance de ces croisades des temps modernes. L’islam est considéré comme une religion conquérante et en expansion continue, et dénoncé comme une menace directe pour les « valeurs de la République ».

Pourquoi cette soudaine préoccupation qui marque une rupture avec la politique de tolérance dont ont bénéficié les populations immigrées ou issues de l’immigration pendant plusieurs décennies ? La présence des musulmans en France ne date pas d’hier mais n’a été perçue comme une menace pour la neutralité religieuse qu’à partir du début des années 2000, précisément à l’époque du lancement de la « guerre contre le terrorisme ».

La défense actuelle de la laïcité, agressive et discriminatoire, servirait-elle d’autres objectifs que le maintien de la neutralité religieuse de l’État ? Si l’on peut répondre sans hésiter par l’affirmative, reste à savoir lesquels…



L’affaire du foulard islamique (1989)


Premier coup de projecteur sur « le problème » du voile, l’affaire du foulard islamique de 1989. Peu après la rentrée scolaire, trois élèves du collège Gabriel Havez de Creil, situé en ZEP, sont exclues parce qu’elles ont refusé d’enlever leur foulard en classe. L’affaire prend rapidement une tournure nationale et le ministre de l’Éducation, Lionel Jospin, sollicite l’avis du Conseil d’État qui répond de façon nuancée le 27 novembre 1989 : il rappelle le droit des élèves à manifester des convictions religieuses dans l’école, mais établit des limites quant à l’expression de signes religieux ayant un caractère jugé ostentatoire ou revendicatif. Même avis dans un autre arrêt du Conseil d’État en novembre 1992, à propos d’une affaire identique au collège Jean Jaurès de Montfermeil, qui imposera la réintégration d’élèves exclues pour port du foulard.

Par sa décision, le Conseil d’État a rappelé ainsi les principes de laïcité qui donnent obligation à l’institution scolaire d’accepter tous les élèves, quelle que soit leur origine ou leur religion mais en posant en même temps un certain nombre de contraintes à l’exercice de leur liberté religieuse :

    « Le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses, mais cette liberté ne saurait permettre aux élèves d’arborer des signes d’appartenance religieuse qui par leur nature, par les conditions dans lesquelles ils seraient portés individuellement ou collectivement, ou par leur caractère ostentatoire ou revendicatif, constitueraient un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande, porteraient atteinte à la dignité ou à la liberté de l’élève ou d’autres membres de la communauté éducative, compromettraient leur santé ou leur sécurité, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et le rôle éducatif des enseignants, enfin troubleraient l’ordre dans l’établissement ou le fonctionnement normal du service public. » (Arrêt du CE, 27 novembre 1989).

Sur le fond, le Conseil d’État reste en accord avec le principe de laïcité tel qu’il apparaît dans la loi de séparation de l’Église et de l’État. Les textes fondateurs la définissent en effet comme une obligation concernant les locaux, le programme scolaire et le personnel enseignant, et non les élèves en tant qu’usagers.
Il s’agit d’un principe juridique de défense de la liberté d’expression individuelle et de tolérance vis-à-vis de la pratique religieuse consubstantiel à la loi de 1905, que rappelle l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme  :

« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »



 Le tournant de 2003

Selon Raphaël Liogier, la « grande bifurcation » (à partir de laquelle l’islamisation est posée par les responsables politiques comme un problème majeur) a lieu en France en 2003, année de l’intervention américaine en Irak. C’est à cette période que naissent l’ensemble des associations anti-islamisation comme l’Observatoire de l’islamisation, le Bloc identitaire, Riposte laïque ou encore Ni putes ni soumises.

C’est aussi en 2003 que François Baroin rendra, à la demande du Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, un rapport dans lequel il propose une nouvelle conception de la laïcité. Suivant l’une des conclusions de cette commission, Jacques Chirac se prononce en faveur d’une loi interdisant le port de signes religieux « ostensibles » par les élèves dans les établissements scolaires publics. Cette loi est adoptée le 15 mars 2004 et appliquée à partir de la rentrée 2004. Elle sera suivie par d’autres qui contribueront à exclure les manifestations visibles de la religion musulmane d’un nombre croissant de lieux publics.
La défense d’une nouvelle laïcité est présentée dans le rapport Baroin comme une réaction nécessaire face au développement du communautarisme et à l’action des fondamentalistes, afin de défendre les valeurs de la République.


Exit le multiculturalisme, place à l’assimilationnisme

« La laïcité a été en effet progressivement remplacée au panthéon des valeurs de la gauche par la défense des différences culturelles et du communautarisme. Cette tendance s’inscrit dans le cadre de la promotion des droits de l’homme comme valeur dominante de la gauche. Elle se traduit par une mauvaise conscience vis-à-vis de l’héritage colonial de la France et un besoin de réparation (thème de la « repentance »). La liberté d’expression et la reconnaissance des différences sont privilégiées par rapport à d’autres valeurs comme l’autorité du maître, la mission d’éduquer et l’émancipation de la personne ».

Ce rapport considère le voile islamique davantage comme « un attribut des fondamentalistes s’inscrivant dans un modèle de société fondé sur une logique de ghetto et hostile aux valeurs de la démocratie » que comme un simple signe d’appartenance religieuse. Faisant tout de même la différence entre islam et islamisme, il préconise de s’appuyer sur les musulmans intégrés pour lutter contre la menace de l’islamisation, de l’implantation dans notre pays d’un islam fondamentaliste qui conteste les principes mêmes de l’organisation de notre société :

« Ce contre-discours doit être porté par des personnalités issues de l’immigration. La nomination de plusieurs ministres issus de ces rangs a été un premier signe encourageant. Il revient à l’actuelle majorité de créer de vraies élites républicaines issues de l’immigration dans tous les domaines (politique, économique et social). C’est une condition de la reconquête des territoires perdus de la République. »



La Nouvelle Laïcité, principe discriminatoire au service du choc des civilisations

En faisant d’un principe juridique une « valeur de civilisation » et en promouvant une conception quasi-religieuse de la laïcité, ce glissement ouvre la voie à toutes les dérives islamophobes. La pratique religieuse des musulmans, véritable phobie collective, est perçue à la fois comme un signe d’obscurantisme et un problème menaçant l’identité nationale. Les partisans de l’interdiction du voile s’appuient sur une conception émancipatrice de l’instruction et sur une vision dévaluée du signe religieux opposé au progressisme et au scientisme de la philosophie des Lumières.

Comme l’affirme Claude Guéant, « toutes les civilisations ne se valent pas » et l’Islam, de par sa nature conquérante, représenterait une menace pour l’Occident judéo-chrétien. Reprenant cette conception dévoyée de la laïcité, les politiques surfent depuis dix ans sur le fantasme de l’islamisation, traduction française de la théorie néoconservatrice du choc des civilisations remise au goût du jour par Samuel Huntington.

Les débouchés politiques en sont connus : stratégie du bouc émissaire et discrimination socio-ethnique, justification des guerres de l’Empire contre le monde musulman sous couvert d’éradication du djihadisme. Ce tournant idéologique, initié par la droite, est poursuivi par le gouvernement actuel qui affiche sur ce point une remarquable continuité avec le précédent en achevant sa mue sécuritaire.

Nouvelle idéologie dominante, le néoconservatisme sert les intérêts des élites mondialistes en justifiant leurs projets bellicistes. En revanche, l’immense majorité n’a rien à gagner d’une guerre civile et/ou militaire contre le monde musulman. Loin d’être l’islamisation, la véritable menace est celle d’une confrontation avec l’Islam sur le modèle de la guerre des civilisations.

Le refus de la guerre sans fin contre le terrorisme, coûteuse pour les deux camps, trace la seule voie praticable : renouer avec une conception tolérante, pacifiée et égalitaire de la laïcité, œuvrer pour la réconciliation nationale avec les populations issues de l’immigration post-coloniale.

Nicolas Bourgoin
Source: Bourgoinblog
 
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