ELWATAN-ALHABIB
mardi 16 septembre 2014
 

Bingo ! L’Occident a trouvé sa guerre perpétuelle 

 

 

 par Robert Fisk


IRIB-On voit combien il doit être difficile pour l’Américain moyen
de tirer les leçons de l’histoire du Moyen-Orient. Résurrection, réinvention et linguistique. Barack Obama a tout exploité. Et maintenant, il pousse l’Amérique dans la guerre en Syrie ainsi qu’en Irak. Oh oui, et il va vaincre l’ISIS (Islamic State of Iraq and Syria), sa « barbarie », son « génocide », son « idéologie perverse » - jusqu’à ce que les méchants soient « rayés de la surface du globe ». Qu’est-il arrivé à George W. Bush ?
Mais passons à travers tout cela avec un peigne linguistique. Tout d’abord, Obama va ressusciter les milices sunnites du « Conseil de l’éveil » - une créature inventée par un certain général David Petraeus - qui avaient été payées par les Américains pour lutter contre al-Qaïda pendant l’occupation américaine de l’Irak. Elles ont ensuite été durement frappées par al-Qaïda et trahies par le gouvernement irakien dominé par les Chiites. Obama a même inventé un nouveau nom pour ces milices : il les a appelées les « Unités de la Garde nationale » qui « aideront les communautés sunnites à garantir leur propre liberté face à l’ISIS ». « Garde nationale » en effet !
Ensuite, il y a la réinvention de l’opposition « modérée » syrienne qui a été un moment appelée l’Armée syrienne libre - une force corrompue de déserteurs et trahie par l’Occident et ses alliés islamistes - et qui n’existe plus. Cette armée fantôme va maintenant être appelée la « Coalition nationale syrienne » et entraînée - venant de partout - en Arabie Saoudite, dont les citoyens ont donné des millions et des millions de dollars à al-Qaïda en Irak, à l’ISIS, l’ISIL et l’IS (vous décidez sur l’acronyme), à Jabhat al-Nusra et divers autres méchants qu’Obama veut maintenant « rayer de la surface du globe ».
Et maintenant la linguistique. Obama « n’hésitera pas à prendre des mesures contre l’ISIS en Syrie ». Mais cela veut dire qu’il va « vaincre » les ennemis du président syrien, Bachar al-Assad, que Obama allait aussi « vaincre » l’année dernière. Donc, si l’ennemi de mon ennemi est mon ami - comme il semblerait que les Arabes disent les uns des autres - Assad peut considérer Washington comme son nouvel allié.
Mais non. Car maintenant arrivent les petites explications douteuses : l’Amérique « ne peut pas compter sur le régime Assad qui terrorise son peuple », un régime qui « ne retrouvera jamais la légitimité qu’il a perdue ». Mais personne n’a jamais demandé aux États-Unis de « compter » sur Assad - c’est Assad qui compte sur le soutien de la Russie. Et la légitimité d’Assad est acceptée par la Chine, l’Iran - avec lequel les Américains sont en pourparlers tranquilles sur le nucléaire - et la Russie, dont les armées n’ont manifestement pas « hésité à prendre des mesures » en Ukraine.
Voici donc un joli tableau. Et une partie du problème est l’inexistante mémoire de l’Amérique, à un niveau institutionnel. Obama nous dit que l’Amérique « va traquer les terroristes qui menacent notre pays ». Mais je me souviens du vice-président George Bush disant à ses concitoyens après l’attaque à la bombe contre les troupes US à Beyrouth en 1983, que « nous n’allons pas laisser une bande de lâches terroristes bouleverser la politique étrangère des États-Unis ». Ensuite, l’armée américaine a fui Beyrouth. Trois ans plus tard, le président Ronald Reagan a dit du libyen Mouammar Kadhafi (« le chien fou du Moyen-Orient ») qu ’« il peut courir, mais il ne peut se cacher ». Mais Kadhafi a duré - et il a ensuite été embrassé par Tony Blair après avoir été pardonné pour tout son « terrorisme » - pour être finalement assassiné par ses ennemis quand il est redevenu un « terroriste » une fois de plus.
On peut voir, bien sûr, combien difficiles doivent être ces leçons de l’histoire du Moyen-Orient pour l’Américain moyen. Toutes ces forces démoniaques étant vaincues, encore et encore, et ensuite - bingo - il y a une autre force du mal à vaincre... Donc Obama produit des mots qui sont faciles à avaler. « Génocide », « barbarie », « cancer ».
Et de temps en temps il y a des allusions que les Américains ne doivent vraiment pas comprendre. Il y avait, par exemple, la référence plutôt étrange d’Obama à des « groupes radicaux » qui « exploitent des griefs pour leur propre profit ». Et quels seraient ces « griefs », je me le demande ? L’invasion illégale de l’Irak en 2003 et son bain de sang concomitant ? Notre poursuite de l’occupation de l’Afghanistan ? La pulvérisation de la bande de Gaza par le plus grand allié de l’Amérique ?
Obama heureusement n’a pas cité le nom de cet allié tacite, même s’il a un très grand intérêt dans la guerre nouvellement étendue par l’Amérique au Moyen-Orient - après tout, il partage une frontière commune avec la Syrie. Mais l’Arabie saoudite, le Qatar et tous les autres dirigeants gavés d’or du Golfe arabe sunnite pourraient ne pas aimer que leur peuple se fassent rappeler que leur dernière alliance avec Washington - la formation de tous ces types « modérés » inexistants, par exemple - va aider Israël.
La terrible ironie, c’est que les hommes de « l’État islamique » se comportent en boucher, coupant les gorges et liquidant leurs ennemis. Leur « État » de pacotille et leur sadisme les ont transformé en une étrange combinaison de Mickey Mouse et de Gengis Khan. Il serait surprenant vraiment que les gens de l’ISIS aient tenté d’exploiter les « griefs » non précisés par Obama. Leur « idéologie » (les guillemets sont obligatoires) est tellement introvertie qu’ils n’ont pas eu un seul mot de sympathie pour les Palestiniens de la bande de Gaza au cours de leur dernière saignée. Mais il y a des griefs. Ils existent. Y aura-t-il un Kurdistan ? Y aura-t-il jamais une Palestine ?
Obama n’a eu aucune parole sur ces questions infiniment plus graves. Je crains que nous ayons affaire à la même vieille politique américaine : faire face à une plus grande crise au Moyen-Orient qui prend la relève de la dernière grande crise au Moyen-Orient... Et nous pouvons compter sur les Américains pour cela
 
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