ELWATAN-ALHABIB
samedi 10 mai 2014
 

Drones, DRS, réélection de Bouteflika : entretien avec Henry S. Ensher, ambassadeur des USA en Algérie

 



 - le 8 mai 2014 n -
 Propos recueillis par Hadjer Guenanfa
Barack Obama n’a pas félicité Bouteflika pour sa réélection pour un quatrième mandat. Comment expliquez-vous ce silence ?
Nous avons toujours dit que le gouvernement américain va travailler avec le président qui sera élu par le peuple algérien. Et nous avons de bonnes relations avec l’Algérie. Le secrétaire d’État américain John Kerry a effectué, quelques jours avant l’élection, une visite en Algérie. Le secrétaire américain à l’Énergie se rendra à Alger dans quelques jours pour participer à la Foire internationale d’Alger et le président Barack Obama a envoyé une invitation au président Bouteflika pour assister au sommet États-Unis-Afrique. Nous n’avons pas jugé nécessaire de faire une déclaration sur l’élection présidentielle.
Ce silence est-il un désaveu pour Bouteflika ou veut-il dire que cette présidentielle n’avait finalement aucun intérêt pour les États-Unis ?
Ni l’un ni l’autre ! Le secrétaire d’État américain a visité l’Algérie trois fois au cours des deux dernières années (deux visites effectuées par Hillary Clinton et une visite effectuée par  John Kerry). Cela prouve que l’Algérie est un pays important pour les États-Unis. Et encore une fois, le président Bouteflika a été invité par le président Obama pour assister au Sommet US-Afrique. Il y a aussi un échange régulier de visites et nous jugeons que les relations avec l’Algérie sont très importantes.
La visite de M. Kerry a été critiquée par l’opposition qui y voyait un soutien au président-candidat…
Quand le secrétaire d’État Kerry s’est rendu à Alger, M. Bouteflika était le président et il y avait un gouvernement algérien. Des dossiers étaient inscrits à l’ordre du jour. D’ailleurs je vous renvoie au communiqué final du dialogue stratégique entre les deux pays. Mais bien sûr, il y a eu des interprétations politiques concernant cette visite intervenant en pleine campagne électorale. Nous avions des dossiers à discuter durant cette visite dont le report n’a pas été possible compte tenu de l’agenda de M. Kerry.
Les Américains donnent l’impression de soutenir le statu quo…
Le peuple algérien avait l’opportunité d’exprimer son opinion. Il l’a fait le 17 avril. Le gouvernement algérien sent la nécessité de mener des réformes administratives et gouvernementales. Des réformes que les États-Unis soutiennent. Le peuple algérien et la société civile aimeraient bien être impliqués dans ces réformes d’une manière transparente et les États-Unis soutiennent ces efforts.
Avez-vous des inquiétudes quant à la succession de Bouteflika et aux tensions claniques au sommet de l’État algérien ?
Il y a pas mal  d’interprétations dans cette question. Je vous dirai simplement que les Américains travailleront avec tout président élu de manière légitime par le peuple algérien, et ils vont continuer à le faire quoi qu’il arrive et tant que le président est élu à travers un processus constitutionnel.
M. Kerry a souhaité des élections transparentes en Algérie lors de sa visite. Est-ce qu’elles l’ont été, selon vous?
Finalement, ce n’est pas l’opinion des Américains qui compte. Le peuple algérien a choisi son président. Un gouvernement a été installé et les observateurs internationaux ont jugé que le processus électoral était bon. À travers mes contacts et mes déplacements en Algérie, j’ai constaté que le président Bouteflika est populaire.
Quel est le regard des USA sur les droits de l’Homme en Algérie qui font l’objet de critiques de la part des ONG ?
Ce que nous pensons est inclus dans le rapport annuel des droits de l’Homme du département d’État. Concernant mes appréciations sur le sujet, je pense que les Algériens sont généralement libres dans le sens où il n’y a pas de peur ou de menaces sur leur vie. Chose qui constitue un droit essentiel de l’être humain. Cela n’était pas possible il y a quelques années. Mais il y a également la question relative à la liberté d’expression et d’association. Si les Algériens veulent changer ou réformer le système, ils doivent bénéficier de la liberté de s’associer et de s’organiser de manière efficiente.
Les changements opérés au sein du DRS ont-ils impacté la coopération antiterroriste avec l’Algérie ?
Honnêtement, non. Il n’y a pas eu d’impact. Nous avons une coopération entre institutions et il y a des accords entre les deux gouvernements. Ce n’est pas une relation qui dépend des personnes. Ainsi,  je peux vous assurer que notre coopération et notre relation progressent et se développent. Et le gouvernement américain soutient les efforts de l’Algérie pour stabiliser et sécuriser la région. L’Algérie est un pays stable et joue un rôle très important de leadership dans la région. Les États-Unis saluent les formations et l’assistance offertes aux pays voisins et pas uniquement sur le plan sécuritaire. Il y a également l’assistance sur des plans notamment financiers comme cela a été le cas avec la Tunisie.
Avez-vous de nouveaux interlocuteurs dans le domaine de la lutte antiterroriste ?
Je n’ai pas à rentrer dans ces détails.
Est-ce que les USA sont prêts à fournir des armes et des équipements militaires à l’armée algérienne dont des drones par exemple ?
L’objectif des États-Unis est de développer la coopération sécuritaire avec l’Algérie et d’aller vers une coopération en matière de défense. Cela inclut la vente d’équipements militaires. C’est un processus très complexe parce qu’il y a des lois qui régissent le transfert des équipements militaires à nos alliés. Les États-Unis continuent à se concerter avec le gouvernement algérien sur ce sujet.
Le transfert de ces équipements doit se faire en conformité avec les lois américaines et les lois algériennes, et les États-Unis sont conscients du respect de la souveraineté algérienne et de son principe de non-ingérence. Pour les appareils pilotés à distance (drones, ndlr), les États-Unis ne vendent pas d’appareils armés pilotés à distance à d’autres pays. Par contre, ils vendent des appareils non armés pilotés à distance. L’Algérie est un pays très vaste et prenant en considération la menace sécuritaire posée, le contrôle des frontières fait partie du domaine de coopération entre l’Algérie et les États-Unis. Un véhicule piloté à distance ne suffit pas pour la surveillance des frontières. Il est nécessaire d’avoir une approche systémique pour les sécuriser.
En quoi consiste cette approche systémique ?
Nous n’avons pas d’accord pour la surveillance conjointe des frontières. Et l’utilisation des appareils pilotés à distance est juste un élément dans cette surveillance qui nécessite un système aérien, un système de patrouilles mobiles, une coordination entre les différents services de sécurité, le contrôle des mouvements des personnes et des véhicules, etc.
Les États-Unis peuvent-ils vendre des drones non armés à l’Algérie ?
Oui, c’est possible. Il y a des discussions en cours entre les gouvernements algérien et américain concernant ce sujet.
Le Conseil de sécurité de l’ONU a prolongé la mission de la Minurso au Sahara occidental mais sans élargir son mandat aux droits de l’Homme, comme réclamé par des ONG…
Nous avons toujours dit que les États-Unis soutiennent le processus des Nations unies et qu’ils continueront à le soutenir. Notre politique est reflétée dans notre vote de la résolution en question. Aussi, il faut avoir une vue globale de la situation au Sahara occidental. Il y a eu un rapport du secrétaire général de l’ONU sur le Sahara occidental où il a parlé de la situation des droits de l’Homme. Il y a également  un engagement du gouvernement marocain. Et les États-Unis feront attention à cet aspect.
En 2013, les Américains avaient présenté un texte pour l’élargissement du mandat de la Minurso avant de faire machine arrière…
Les États-Unis soutiennent les droits de l’Homme des Sahraouis. Et la politique américaine est claire là-dessus. Il y a des consultations avec toutes les parties concernées y compris avec les ONG, américaines et celles des autres pays. La résolution et le rapport (du SG de l’ONU) font référence aux droits de l’Homme au Sahara occidental d’un côté et dans les camps de réfugiés à Tindouf d’un autre côté. Ceci dit, les États-Unis saluent les efforts de l’Algérie pour l’inclusion d’un mécanisme dans les camps de Tindouf.
Est-ce que la situation au Sahel s’est améliorée depuis l’intervention française au Mali ?
La situation a changé après l’intervention française. Les groupes terroristes qui étaient présents au Nord-Mali comptaient aller au centre de ce pays. Le Sahel n’est pas stable d’où l’importance de la coopération avec les pays de la région et avec l’Algérie.
Les investisseurs américains ne sont pas très présents sur le marché algérien. Pourquoi ?
D’abord, il y a 330 millions d’Américains, 180 millions de Mexicains en plus des Canadiens. Les sociétés américaines concentrent leurs efforts sur le marché domestique qui comprend donc les États-Unis, le Canada et le Mexique. Quand elles envisagent d’investir outre-mer, elles prennent en considération le choix d’un grand pays où il y a d’énormes opportunités et un potentiel et c’est le cas de l’Algérie. Dans les milieux économiques américains, l’Algérie n’est pas très connue. L’ambassade et le gouvernement américains sont en train de la faire connaître. Et nous avons déjà des succès qu’on a pu réaliser. Je vous citerai l’exemple de General Electric, des sociétés de construction et des bureaux d’études et de conseil. Je pense qu’il y a un intérêt croissant pour le marché algérien mais certains obstacles à l’investissement persistent.
Quels sont ces obstacles ?
D’abord, il y a le système douanier. C’est extrêmement difficile de ramener des équipements ou des produits. La question relative à la propriété intellectuelle qu’il faut respecter. Il y a également le système bancaire et les lois sur le transfert des dividendes. Ensuite, la loi 49/51 qui est toujours un obstacle à l’investissement. Vu la concurrence au niveau mondial pour attirer les investissements directs étrangers, l’Algérie doit rendre son environnement d’affaires compétitif. Mais je suis optimiste concernant les investissements américains en Algérie, parce qu’il y a un engagement du gouvernement algérien pour réformer son économie.



 
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