ELWATAN-ALHABIB
vendredi 8 juin 2007
 
L'université algérienne face à la société

KERZABI ABDELATIF Faculté des sciences économiques et de gestion Université de Tlemcen
Un demi-siècle à largement suffit pour que beaucoup de pays complètement dévastés reconstruisent leurs structures économiques, culturelles, scientifiques et autres. C'est le temps a fallu à l'Allemagne et au japon pour s'installer parmi les puissances mondiales. En Algérie les espérances de la post-indépendance se sont transformées pour beaucoup de citoyens en désenchantement. Comment, un pays aussi vaste, riche par ses ressources naturelles, par le nombre de diplômés peut, après plus de quarante années d'indépendance afficher plus de sept millions d'analphabètes, douze millions de personnes vivant avec moins d'un Dollar par jour, plus de 30 % de la population active en chômage… ? Comment un pays qui s'est lancé dans un vaste programme de développement, qui a mobilisé énormément de ressources financières et humaines n'a pas réussi à enclencher sa modernisation ? La modernisation comme mouvement occidental été en même temps une dynamique sociale capable de maîtriser, de produire et d'appliquer des savoirs scientifique en vue de multiplier les richesses matérielles et non matérielles. Le travail qui produit la richesse, désormais valorisé, devient un facteur essentiel de promotion sociale, favorise la reconnaissance des capacités et des compétences. Sous l'effet de la démocratisation de l'enseignement et la diffusion de la culture l'élite intellectuelle se renouvelle sous la pression de la société qui devient de plus en plus exigeante. Le développement n'est pas une affaire de machines et d'ingénieurs, il est une fonction sociale qui produit, organise et sanctionne des savoirs scientifiques que les hommes de sciences incarnent. Les scientifiques reviennent après presque deux millénaires parce qu'ils ont permis par leur savoir de créer, de perfectionner et de dépasser l'usine. Celle ci a été pendant longtemps le centre de l'activité économique et sociale. Elle a été le lieu privilégié qui a permis d'améliorer pendant longtemps le sort des ces millions d'individus qui vivaient la corvée du servage moyenâgeux. La pression que la société exerce sur l'usine est immédiatement ressentie par les scientifiques qui répondent par l'innovation pour améliorer les performances productives. En améliorant ces performances ils améliorent les conditions d'existence de la société et en même temps leur place dans cette même société. Ce qui va ouvrir la voie à l'émergence d'institutions nouvelles qui évoluent avec le progrès scientifique. C'est le cas de l'université qui une organisation qui regroupe des chercheurs pour produire un bien spécifique : le savoir. Ainsi la valeur du scientifique est fonction de sa contribution à produire un ordre matériel qui engendre de plus en plus de richesses. Une découverte scientifique est validée socialement que si elle contribue au mieux être de la société en d'autre termes la connaissance scientifique ne vaut que si elle contribue au progrès social D'un autre coté ce savoir nécessite des modes de validation que seule la société exprime. La connaissance scientifique n'est pas aussitôt productrice de statut social. Elle n'est pas aussitôt acceptée par la société. Elle se heurte à l'archaïsme des pratiques sociales. Sa diffusion et son adhésion par la société se fait par la contrainte dans les espaces de production. En Europe la révolution industrielle s'est imposée à travers l'usine où elle a affronté les anciennes pratiques de production. C'est le libéralisme qui à ouvert la voie a cette élite bourgeoise qui en s'appuyant sur l'activité industrielle comme application des connaissances scientifiques s'est frayer le chemin de la conquête du pouvoir. La science se détache de la mythologie, la religion et les superstitions pour s'ériger en catégorie autonome. Elle devient une technologie au service du développement industriel en s'opposant à l'ordre ancien. L'usage social du savoir est en même temps une remise en cause des anciennes hiérarchies sociales. C'est une question de positions sociales. Ainsi, l'université est le lieu de production de ces savoirs qui font d'elle une organisation reposant sur des valeurs reconnues comme légitimes et centrales pour la société. Par le biais des institutions et de la production qu'il génère l'universitaire, participe directement au développement de la société. Institutions, savoirs et croissance plurielle vont aller de concert. L'université n'est ni forteresse ni foyer d'insurrection, elle est là pour produire, critiquer et transmettre le savoir. L'usage social de ce savoir fait de l'université un vecteur de changement de la société capable de lui inculquer les exigences de notre temps. Dans ce cadre l'université remplie une triple exigences : Production : Par sa production, elle participe au changement de la société. L'Université est le lieu où se forment des modèles de relations sociales, de communication et de hiérarchie. Reproduction : elle contribue à rehausser l'image passée des peuples pour les accorder avec les intérêts actuels de la société. Adaptation : L'Université doit préparer à des emplois futurs par la définition des profils de formations et l'importance relative de chacune pour s'adapter aux modifications prévisibles de l'emploi. La crise que peut connaître l'université, résulte du déséquilibre entre ces trois exigences. Si l'université ne fait que reproduire les représentations du passé, elle se heurte aux nécessités matérielle que revendique la société. Le peuple se nourrit pas par le discours glorifiant les ancêtres. Aussi, si elle ne fait que former des technocrates, elle abandonne la société aux charlatans et à l'obscurantisme. En Algérie, tout le monde s'accorde pour dire que l'université est sinistrée et qu'elle délivre des diplômes sans valeur. Cependant, comment se fait t-il que beaucoup de diplômés de l'université algérienne ont acquis une notoriété mondiale une fois installés à l'étranger. De quelle valeur s'agit-il ? Le métier de scientifique tel le chercheur ou l'universitaire n'est pas un label d'une position sociale confortable. Au contraire se sont ceux là qui font partie aujourd'hui des couches sociales les plus défavorisées. Ils sont loin de jouir des privilèges matériels et moraux universellement accordés aux hommes de science. L'universitaire est encore au stade de demander l'augmentation de son salaires, d'un logement…..quelle indigence ! Si le diplôme ne sert pas l'acquisition d'un statut social c'est que la société a mis en place des critères de validation sociale qui excluent le savoir. Le savoir n'est pas l'enjeu de la compétition sociale. Pire encore, il est marginalisé par un enjeu qui lui est opposé. Alors de quel enjeu s'agit il ? La société est consciente du fait que ce ne sont pas ces milliers de diplômés qui sortent chaque année de l'université qui la font vivre. Elle sait qu'elle est nourrie, logée, transportée par la grâce des importations. Par conséquent, s'il y a un travail à vénérer c'est bien celui de ce marchand qui importe. Le négoce est plus valorisant que de s'enfermer dans une cuisine pour préparer un cours. Pendant que la société consomme ce que les autres produisent, l'acquisition des richesses provenant de l'extérieur que la rente pétrolière autorise, fait que l'activité marchande soit honorée au détriment de l'activité qui consiste à produire nous mêmes nos propres richesses. L'université algérienne ne participant pas à cette richesse se trouve exclue par la société . L'université amputée de sa fonction de production forme aussi des diplômés que l'absence et rétrécissement des lieux de production (biens et services) ne permet pas d'employer. Le diplômé n'est utile que s'il est employé dans un espace de production. Dans ce cas au lieu d'exercer sa fonction d'adaptation, elle ne fait qu'occuper une partie de la jeunesse pendant quatre ou cinq ans. Elle devient une véritable crèche pour adultes. Ces quelques réflexions nous permettent de dire que si nous voulons que l'université occupe une place centrale dans la société , il s'agit de d'évincer toutes ces légitimités archaïques et réfractaires telles que la légitimité révolutionnaire ou la légitimité religieuse et autres… et reformer l'ensemble des mécanismes de la régulation sociale dans le sens d'un ordre nouveau dominé par le travail productif et où les élites s'élargissent et se renouvellent sans cesse au rythme de la prospérité sociale. Mais ceci est du ressort des politiques.
 
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