ELWATAN-ALHABIB
lundi 17 novembre 2014
 

Omar Aktouf. Professeur à HEC Montréal

«Vendre du pétrole pour acheter la paix sociale est aberrant»




le 17.11.14 | 
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-Vous venez de publier un livre intitulé L’Algérie : entre l’exil et la curée, quel en est précisément le thème ?
Outre les conférences dans un certain nombre d’universités et instituts de formation qui m’ont aimablement invité, la présentation de mon dernier livre L’Algérie : entre l’exil et la curée constituent la raison de ma présence en Algérie que j’ai été contraint de quitter en 1982 pour le Canada, mais que je prends plaisir à visiter pratiquement chaque année. C’est un livre autobiographique que j’ai commencé à écrire dès mon arrivée au Canada pour décrire la vie telle que l’avais vécue en Algérie dans les années 70’ et 80’. Ce n’est pas une œuvre littéraire, mais un témoignage d’environ 400 pages qui a valeur de description historique de ce qui s’est passé en l’Algérie durant cette période présageant de ce qui allait y advenir plus tard.
-Si vous deviez comparer cette période avec celle que nous vivons actuellement, quel serait votre jugement ?
A ce titre, j’ai expressément commis une longue préface à l’effet de donner mon avis avec, malheureusement, le regret de constater que fondamentalement rien n’a changé par rapport aux années 70’. La rente principale reste les hydrocarbures, le privé ne décolle pas, on pompe le pétrole pour importer pratiquement tout ce qu’on consomme, le fossé entre les riches et les pauvres s’est creusé encore davantage…
-Vous ne faites pas un peu trop dans la sinistrose ? Beaucoup de choses ont quand même été réalisées. Il serait injuste d’ignorer les efforts réalisés en matière de construction de barrages hydrauliques, d’infrastructures routières, d’éradication des pénuries, de hausse du niveau de vie…
C’est vrai, mais moi je vois ça avec un regard extérieur. Quand je constate par exemple qu’on inaugure en grande pompe une usine de montage Renault en oubliant qu’on en avait une dans les années 70’, qu’on se glorifie d’avoir construit 10 km de métro en 25 ans, etc., cela me révolte. Ce dont on se glorifie n’a, de surcroît, même pas le mérite d’avoir été réalisé avec le génie et les moyens spécifiques aux Algériens. Avec l’argent du pétrole disponible, on s’est contenté de faire appel à  des entreprises étrangères pour réaliser des ouvrages qu’on inaugure par la suite en grande pompe. Ce n’est pas normal ! J’ai toutefois évité de verser, comme vous le dites, dans la sinistrose. A la lecture de la préface, vous constaterez que je nourris quand même l’espoir de voir mon pays remonter la pente, notamment au moyen de la force créatrice de notre jeunesse qui constitue l’essentiel de la population et du génie des nombreuses élites expatriées qui, comme j’ai pu le constater au fond-même de l’Amazonie, réalisent des merveilles un peu partout dans le monde.
-Justement, ne trouvez-vous pas anormal qu’un pays qui prétend vouloir bâtir une économie émergente ne fasse pas appel à ces élites expatriées ? La législation actuelle et, notamment la loi sur la monnaie et le crédit continuent, faut-il le rappeler, à leur être expressément défavorable...
On ne veut, effectivement, de cette diaspora que dans la mesure où elle cautionne le système. Dès que ces élites n’opèrent pas dans ce sens, tout un arsenal juridique existe pour la tenir à l’écart. J’en ai moi-même fait l’amère expérience en voyant mon nom retiré, à la demande des autorités algériennes, d’une liste d’experts internationaux reconnus par l’ONU. Comme j’ai pu le constater à mon détriment, quand le pouvoir décide d’écarter ceux qui le gênent il n’hésite pas à faire perdre de l’argent et de l’expertise à son pays.
La loi sur la monnaie et le crédit que vous citez applique, en effet, automatiquement, le régime de «non résident», donc d’étranger, aux Algériens expatriés. Ces derniers s’exposent dès lors à d’énormes difficultés pour investir dans leur pays d’origine, et pour ceux qui y sont parvenus à gérer et développer correctement leurs affaires. Cette manière de faire est, à l’évidence, contre-productive et en totale contradiction avec la tendance mondiale qui consiste à attirer les meilleures compétences en créant, en leur faveur, l’environnement le plus incitatif possible.
-On a du mal à vous situer sur le plan idéologique. Dans quel courant de pensée ou d’action vous situez-vous précisément ?
A l’indépendance de l’Algérie, j’étais socialiste comme tout le monde ou presque. Communiste, je ne crois pas ! Aujourd’hui, je reste encore profondément social-démocrate, mais à la suédoise ou à l’allemande. Je suis pragmatique et milite pour que la richesse profite au plus grand nombre et non pas à une élite. Un patron a certes des droits, mais il doit aussi avoir des devoirs.
-Altermondialiste ?
C’est sûr ! Mais pas antimondialiste comme on veut le faire croire. S’il y a des idées qui sortent du dogme social-démocrate et qui garantissent que mes concitoyens vivront mieux, je les adopte. C’est là que je me situe.
Je suis pour l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, le libre commerce, mais à condition qu’ils obéissent aux cahiers des charges qu’on leur avait donné à leur création. Quand vous pensez qu’une vache américaine reçoit 3 dollars de subvention et que pour nous ces mêmes organismes nous interdisent d’accorder les mêmes subventions, vous êtes forcés de reconnaître qu’il y a quelque chose qui ne va pas.
-L’altermondialisme c’est bon quand on est dans l’opposition, mais pas quand on gouverne. Pensez-vous qu’un altermondialiste peut gouverner efficacement, sachant que l’efficacité économique dépend de la compétitivité, c’est-à-dire de  l’exploitation extrême du travail et du capital...
On peut concilier altermondialisme et pouvoir, mais à condition que la nature du pouvoir et de l’Etat convienne. Si vous arrivez au pouvoir avec l’aide des puissances de l’argent comme aux USA et en France par exemple, vous en serez évidemment dépendants. Pour éviter l’influence du pouvoir de l’argent, il faut éviter de recourir au scrutin uninominal à un ou deux tours, comme cela se pratique au Canada, car vous allez déboucher automatiquement sur ce type de pouvoir aux services des puissances de l’argent.
Pour éviter cela, il faudrait opter pour  un scrutin proportionnel comme cela se pratique en Allemagne, en Scandinavie et au Japon. Ce mode de scrutin offre l’inestimable avantage de permettre à diverses sensibilités (écologistes, syndicats, des gauchistes, des droitistes, etc.) d’être représentées au Parlement. On aboutit ainsi à une politique économique et sociale négociée, en mesure de convenir au plus grand nombre.
-Le gouvernement algérien fait également beaucoup de social...
Ce n’est pas la même chose ! Vendre du pétrole pour acheter la paix sociale est aberrant et ne peut durer longtemps. Mais quand les élites donnent le mauvais exemple d’adhésion à cette politique de la rente, il est difficile de convaincre les couches défavorisées de la nécessité de réduire les transferts sociaux. Tous les pays où les élites ont donné le bon exemple, comme c’est par exemple le cas en Malaisie, on réussi à mettre fin à cette manière ruineuse et anti-économique d’acheter la paix sociale.
-L’Algérie, comme beaucoup de pays pétroliers, entre dans un cycle de baisse des cours qui promet de durer. Que faut-il, selon vous, immédiatement faire ou éviter de faire quand on est confronté à ce type de problème ?
Il faut de toute évidence réagir vite, car le temps joue contre nous et l’avenir n’est plus à regarder avec des lunettes roses ! Les USA ont joué un jeu machiavélique avec les pétroles et gaz non conventionnels. Il faut absolument abroger l’exploitation des gaz et pétroles de schiste en Algérie. C’est trop coûteux, destructeur de la nature, nuisible pour la santé publique et le réchauffement planétaire.
Les réserves d’hydrocarbures qui nous restent, et je pense qu’elles sont encore très importantes, doivent servir en priorité à réduire notre dépendance alimentaire, en mettant notamment en valeur et en priorité les Hauts-Plateaux, en se concentrant avant tout sur la production de céréales et de lait qui constituent l’essentiel de notre ration alimentaire.
Les autres postes sur lesquels il faut absolument mettre les bouchées doubles sont, bien entendu, l’éducation et les ressources humaines. Il faut former tous azimuts main-d’œuvre et encadrement, en s’appuyant sur les nouvelles technologies, car développer des infrastructures, des filières industrielles et autres sans recours à ces nouvelles technologies revient à travailler à perte sans aucune chance d’être compétitif.
-L’Algérie s’apprête à adhérer à l’OMC. Quelle crainte cette adhésion, qui se négocie depuis 1987, vous inspire-t-elle ?
Adhérer à l’OMC veut dire accepter l’idée que tout ce que le pays possède peut se vendre et s’acheter. Déroger à cette règle, c’est s’exposer à des pénalités. Je ne suis pas contre l’OMC, mais à condition qu’elle respecte son cahier des charges, c’est-à-dire qu’elle accepte que le commerce se fasse équitablement dans le monde. Car, si on regarde les résultats depuis la création de l’OMC (ex-GATT), on se rend compte que sur 100 dollars de commerce international il ne reste que 3 dollars pour les pays pauvres, 97 dollars étant accaparés par les pays riches. L’OMC n’est assurément pas garante d’un commerce mondial équitable.
-On ne connaît pourtant aucun pays au monde dont l’économie a coulé du fait qu’il ait  adhéré à l’OMC...
Il ne faut pas voir les choses ainsi car les difficultés conséquentes à l’adhésion à l’OMC peuvent revêtir plusieurs formes. Ecologique, comme c’est le cas au Mexique et au Canada, où le maïs transgénique américain a accaparé toutes les surfaces céréalières. Economique et sociale, avec notamment les disparitions massives d’entreprises et leurs lots de chômeurs. Augmentation des populations pauvres et enrichissement extrême de minorités. Encore une fois, je ne suis pas contre cette adhésion que la mondialisation impose, mais il ne faut surtout pas que l’Algérie entre à l’OMC en position de faiblesse.
Nordine Grim
 
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