ELWATAN-ALHABIB
jeudi 16 octobre 2014
 
La bleuite générale



par K. Selim
Inédit, sans précédent, incroyable, inimaginable... Les superlatifs ne manquent pas dans les médias nationaux et chez les politiques de l'opposition pour parler de la grogne des policiers, partie de Ghardaïa pour s'étendre à Alger, jusqu'aux abords de la présidence de la République.

La situation est effectivement «inédite», la police en Algérie a souvent réprimé les manifestations, elle n'a jamais fait de manifestation. On est dans une sorte d'octobre 1988 inversé. A l'époque, pour faire bouger les lignes dans un système bloqué, on a provoqué la société laquelle a poussé la contestation et les revendications bien au-delà de ce qui était souhaité.

C'est cela qui a rendu possible ce que Hocine Aït Ahmed a appelé des «réformes par effraction» menées par le groupe des réformateurs. Aujourd'hui, les choses se passent totalement à «l'intérieur» du système et les Algériens observent avec circonspection ce mouvement de «manifs policières» qui s'étend.

Pourtant, malgré son caractère «inédit», ce mouvement est lisible. Il était presque annoncé avec cet abcès de fixation violent et désastreux qu'a été la non-gestion des problèmes politiques à Ghardaïa.

Le système est pris à son propre jeu. Il a réussi durant deux décennies à casser -ou à vider de leur sens- les cadres d'organisation de la société en s'appuyant sur l'appareil sécuritaire. Le pouvoir s'est auto-intoxiqué dans cette forme de «bleuite» qu'est la croyance que l'on peut indéfiniment réussir à gérer les problèmes politiques par des moyens sécuritaires.

Ghardaïa est, depuis au moins une année, l'illustration caricaturale de cette manière d'appréhender les questions politiques et les demandes des citoyens. Le ras-le-bol des policiers de Ghardaïa est d'abord politique. On leur demande plus de ce qu'ils ne peuvent donner. Leur rébellion est un signe qu'ils ont atteint les limites absolues.

A Ghardaïa, l'action de la police a cessé depuis des mois d'être efficiente. Les vieux modes de gestion ont été dépassés, les relais traditionnels discrédités. C'est une situation d'anomie, propice à toutes les manipulations possibles, qui s'est installée.

Ghardaïa n'est pas une spécificité, c'est juste une Algérie en avance, avec un résultat, précoce mais généralisable au reste du pays, de l'interdiction de la politique au profit des démarches clientélistes.

Une société qu'on empêche de s'organiser de manière libre et dans un cadre légal n'est pas et ne sera jamais un gage de stabilité. La gestion policière apporte une tranquillité trompeuse.

Et même si Tayeb Belaïz est allé à Ghardaïa, prêt à donner et à décaisser pour ramener le calme dans les rangs, cela ne changera rien. On peut même dire qu'à force de demander à des policiers de s'occuper de régler, par la matraque, les problèmes politiques, ils finissent par faire eux-mêmes de la politique.

Le «Irhal Hamel» n'est pas une demande sociale, c'est une revendication politique qui est soulevée de l'intérieur du système par les acteurs et les agents du système. Dans un système «normal», cela est un signe clinique d'un effondrement de la discipline légale qui appelle un traitement politique sérieux. Mais dans un système en état de paralysie, la médication politique n'est pas à l'ordre du jour.

Le système a réussi à neutraliser à un coût élevé les demandes de changement politique de la société. Mais au prix d'un immobilisme morbide qui est en train de fissurer la cohérence de l'appareil sécuritaire. Entre un DRS que certains disent en état de «grève silencieuse» et une police en état de grève ouverte, ce sont les principaux instruments du pouvoir, les seuls avec l'argent du pétrole, qui sont gagnés par la fièvre.

Inutile de dire que cette situation conforte ceux qui appellent à un consensus pour un changement ordonné et une remise en mouvement du pays. Mais ceux qui sont atteints de bleuite continueront à dire que l'Algérie a des institutions et n'a pas besoin de transition. Ni de consensus.
 
 
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