ELWATAN-ALHABIB
mercredi 2 juillet 2014
 

Corruption, mauvaise gestion : ce que Chakib Khelil a coûté à l’Algérie 

 

 

 

  • Abed Charef
  •   1 juillet 2014
Il faudra un jour ou l'autre, faire le bilan de la gestion de Chakib Khelil, du secteur énergétique algérien (DR)
Commissions, investissements inopportuns, mauvaise gestion : Chakib Khelil a dévasté le secteur de l’énergie. Combien cela a coûté au pays ? Eléments de réponse.
Chakib Khelil a coûté une fortune à l’Algérie. Un dirigeant islamiste, citant des responsables de l’Etat, a parlé de 64 milliards de dollars de dégâts. Exagéré ? Pas si sûr, si on additionne les pertes avérées, celles soupçonnées, et d’autres, plus difficiles à évaluer, des pertes immatérielles dues au préjudice moral subi par les institutions algériennes.
Ami du président Abdelaziz Bouteflika, ayant grandi comme lui à Oujda, au Maroc, Chakib Khelil a été envoyé en formation par le MALG. Ingénieur pétrolier, il a longtemps officié en Algérie, avant de s’exiler aux Etats-Unis, pour revenir en conquérant lorsque le président Abdelaziz Bouteflika a accédé au pouvoir en 1999.
L’homme flamboyant et déterminé cachait une autre facette, liée aux affaires. La plus célèbre est celle liée au groupe italien Saïpem. Celui-ci a obtenu des contrats pour 11 milliards de dollars en Algérie durant l’ère Khelil. Quelle est la véritable valeur de ces contrats ? « Il faut diviser par deux », affirme un ancien haut responsable de l’industrie. Les contrats ont été surévalués, et des commissions versées par le biais de Farid Bedjaoui, neveu de l’ancien ministre des affaires étrangères Mohamed Bedjaoui. La justice italienne fait état de près de 300 millions de dollars de commissions. C’est la partie visible, prouvée.
Arbitrages perdus
Chakib Khelil entraine avec lui les entreprises sous tutelle. Sonelgaz achète des centrales électriques. Deux milliards de dollars l’unité. Curieusement, elle achète une autre centrale, de même puissance, deux fois moins chère. Rien n’explique un tel écart. Ce n’est que lorsque la disgrâce sera prononcée que ces affaires remontent à la surface.
Face à Anadarko, puissante compagnie pétrolière américaine qui exploite le gisement géant de Hassi Berkine, Sonatrach a perdu quatre milliards de dollars dans une procédure d’arbitrage. Est-ce un arbitrage réellement perdu, ou est-ce qu’il a été délibérément perdu, permettant à la compagnie américaine d’empocher le pactole contre d’éventuelles rétro-commissions en faveur de M. Khelil ? Des spécialistes de l’énergie hésitent à se prononcer, mais ils relèvent que le système Khelil est si rodé pour favoriser les commissions que tout est possible.
Dans une autre affaire d’arbitrage, suite au conflit avec le norvégien Statoil, Sonatrach a été condamnée à payer 400 millions de dollars. La compagnie algérienne devait fournir à son partenaire un milliard de mètres cube de GNL par an. Sonatrach n’a pu remplir ses engagements dès 2010, en raison de la baisse de la production.
Rayan Asset Management, basée à Dubaï et représentant exclusif de Russel Investments pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, a joué un rôle clé dans la transaction. A qui appartient Russel Investments ? A Farid Bedjaoui, l’homme recherché pour son implication dans les commissions de Saïpem.
Derrière l’incompétence, la corruption
Sur un autre registre, Sonatrach a vendu inutilement 12 millions d’actions détenues dans Anadarko et 16 millions au sein de Duke, deux célèbres compagnies américaines qui possèdent des gisements de pétrole et de gaz aux Etats-Unis et dans d’autres pays. En 2002, la capitalisation boursière d’Anadarko était de 11 milliards de dollars. Une décennie plus tard, elle était de 37,7 milliards de dollars. Si Sonatrach avait gardé ses actions, cinq pour cent du capital d’Anadarko, et utilisé ses excédents financiers pour éventuellement augmenter ses parts, elle aurait eu la possibilité d’éviter, ou de faire échouer l’opération d’arbitrage qui a coûté quatre milliards de dollars à Sonatrach. Curieusement, ces actions avaient été obtenues par Sonatrach comme dédommagement d’une opération d’arbitrage datant des années 1980, quand Sonatrach gagnait ses procédures.
Sonatrach s’est aussi lancée dans des investissements d’envergure, qui devaient pousser les exportations algériennes jusqu’à 120 milliards de mètres cube de gaz par an, contre 70 milliards au milieu de la décennie précédente. Selon les estimations les plus basses, les investissements ont coûté dix milliards de dollars, incluant l’installation de nouveaux trains de liquéfaction à Skikda et Arzew, et la rénovation des anciennes installations. Mais au final, à cause de la baisse de la production, les exportations ont baissé, et les installations tournent à trente pour cent de leurs capacités, selon un cadre de Sonatrach.
Erreurs induites
A côté de ces fautes directes, il y a les erreurs induites. Et qui coûtent cher. Pour tenir son projet d’exporter la production, Chakib Khelil a surutilisé les capacités du gisement de HassiR’Mel. Mal entretenu, celui-ci a subi « ce qui peut arriver de pire », c’est-à-dire la perte d’une partie de la ressource, qu’on ne peut plus récupérer, selon M. Nazim Zouiouèche, ancien PDG de Sonatrach. Quelles sont les pertes ? Difficile à dire. « Enormes, si on se fie à l’expertise de M. Zouiouèche », répond un économiste.
Le choix d’exporter plus de gaz a aussi poussé vers le lancement d’un nouveau gazoduc, le Galsi, en vue d’expédier du gaz vers l’Europe. Le projet a été abandonné en cours de route, faute de financement et de gaz à exporter. Mais il a coûté beaucoup de temps, d’énergie et de crédibilité. Les responsables du secteur de l’énergie étaient considérés comme des amateurs, avides de commissions. Difficile d’avancer avec de tels interlocuteurs.
Chakib Khelil a ainsi dévasté les institutions qu’il a dirigées. Le ministère de l’Energie et la principale entreprise du pays, Sonatrach, sont apparus comme des chasses gardées de quelques groupes agissant en marge de la légalité. Les partenaires traditionnels de l’Algérie ont appris à traiter avec des intermédiaires qui géraient les commissions, ce qui a faussé l’activité ordinaire de l’entreprise.
Préjudice moral
Des hommes d’affaires au passé sulfureux, comme Pierre Falcone, ont tenu des réunions avec M. Khelil et d’autres ministres convoqués par le ministre de l’Energie. « Il est très difficile de rétablir le crédit de Sonatrach », résumait en privé un ancien patron de la compagnie. L’opprobre a même dépassé ce cercle, pour atteindre d’autres responsables, convoqués par la justice alors qu’ils s’étaient précisément élevés contre la gestion de M. Khelil.
Dans l’intervalle, la loi de 2005 avait déstabilisé le secteur, avant d’être abandonnée, sans être appliquée. Du temps perdu là aussi, une déstabilisation inutile, et une nouvelle perte de crédibilité. Puis, avec les affaires Sonatrach 1 et 2, la compagnie a été décimée. Son PDG, Mohamed Meziane lui-même, a été entrainé dans les affaires. Il accordait des marchés à son propre fils, comme s’il n’y avait même plus besoin de mettre les formes.
Malgré toutes ces affaires, M. Khelil a pu quitter l’Algérie pour repartir aux Etats-Unis, pays dont il possède la nationalité. Jusqu’où pouvait aller la protection que lui accordait le président Bouteflika ? La justice se montrait à son tour impuissante, confirmant qu’en Algérie, il y a des hommes au-dessus de la loi et de la justice. Ce volet est impossible à évaluer, mais son coût dépasse largement les commissions touchées par M. Khelil.
 
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