ELWATAN-ALHABIB
jeudi 20 mars 2014
 

  Faut-il laisser l’Algérie aux Dalton ? (2) Derrière la réponse de Zéroual

 

 

 

Mohamed Benchicou
Non, personne ne pourra dire qu'il ne savait pas, avions-nous conclu notre dernière chronique sur les Dalton. Si le quatrième mandat venait à s'enclencher, nous aurions été tous complices de l'homicide national. Homicide ? Le mot avait provoqué l’indignation de la misérable garde prétorienne chargée de veiller aux « intérêts moraux » de la bande qui dirige le pays depuis quinze ans. Mais voilà que l’ancien président, Liamine Zéroual, que l’on ne saurait soupçonner d’activité agitatrice lui qui ne s’est pas exprimé depuis 15 ans, fait irruption dans le débat national pour faire état de « ses craintes » devant la « crise de confiance structurelle », le « scepticisme exacerbé » de « l’opinion nationale exsangue » et appeler à « offrir, enfin, à l’Algérie, la République qu’elle est en droit d’exiger de son peuple et de son élite éclairée. » Autrement dit, celle que n’a pu offrir Bouteflika en quinze années de règne.
Les esprits aiguisés y auront vu la réponse d’un Chaoui à la bergère. Peut-être. La lettre de Zéroual peut s’apprécier comme un camouflet à ceux qui, dans son camp, avaient vendu leur âme pour un plat de lentilles, à commencer par Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia. Il enlève à ce dernier, notamment, la couverture du RND historique et sans doute celle de l’Armée aussi. Mais le message de l’ancien président Liamine Zéroual est, heureusement pour lui et pour nous, bien plus que cela. C’est le cri déchiré d’un Algérien averti devant la catastrophe nationale du quatrième mandat. Zéroual, qui dit vouloir « partager ses craintes », le clame sans détour : « Il faut se garder de sous-estimer la situation actuelle ». C’est, surtout, l’appel solennel d’un des plus respectables chefs de l’Armée, visiblement tourmenté par l’urgence d’éviter à ce pays en «  crise de confiance structurelle », avec une « opinion nationale au scepticisme exacerbé », les incalculables ravages d’une effervescence citoyenne qui semble, selon lui, s’être installée depuis un certain temps. Effervescence ! Le doux euphémisme est lâché ! Traduisez : colère populaire.
L’ancien président exprime, en fait, un point de vue dominant dans les états-majors militaires, où l’on en est venu à la conclusion que le pire est à envisager et que le pouvoir serait à la merci de sa population. L’Armée redoute au plus haut point d’avoir à se retrouver dans l’insoutenable obligation de sortir les chars dans les rues. Ce serait le pire des scénarios y compris du strict point de vue de l’intérêt de la hiérarchie militaire. Le pouvoir absolu de Bouteflika n’est plus en mesure d’assurer la sécurité et la survie du système politique algérien, donc des principales institutions qui le composent, à leur tête l’armée et les services de sécurité. Le règne de l’autocratie expose l’État aux plus gros risques du fait qu’il est inapte à répondre à une demande démocratique.
Quand Zéroual écrit : « Il faut se garder de croire que la grandeur du dessein national peut relever de la seule volonté d’un homme serait-il providentiel ou de l’unique force d’un parti politique serait-il majoritaire. », il parle de la bouche des éléments les plus lucides au sein de la hiérarchie militaire et du DRS qui sont arrivés à la conclusion que l’exercice du pouvoir personnel semblable à celui que cherche à imposer Bouteflika, n’est plus une solution à la décadence et au déclin d’un système.
Zéroual amplifie l’inquiétude des officiers qui comprennent que le pouvoir de Bouteflika ne dispose plus d’aucun moyen de redresser la situation ni même de perpétuer l’ancien système ni encore moins de pouvoir survivre à une réaction populaire. Ces officiers sont conscients que le mal vient de la perpétuation de l’État-DRS depuis 1962 qui n'est plus opérationnel dans le contexte d'aujourd'hui mais dont ils souhaitent contrôler la substitution par un État plus démocratique, disons plus participatif, et qui calmerait les pulsions émeutières. Zéroual relaye l’inquiétude de ceux parmi les plus avisés des responsables militaires et les plus clairvoyants parmi les décideurs dans les services de renseignement - constat qui se retrouve dans les rapports des services secrets occidentaux – et selon lequel l’État-Bouteflika, État faible parce que coupé de la société et parce que ses possibilités de mobilisation de soutiens politiques sont limitées, n’a pas les moyens de son autoritarisme.
D’où le remède préconisé par Zéroual : pour redonner sa force à l’État, il faut l’ouvrir aux Algériens et non le fermer au nez des Algériens. «  L’alternance au pouvoir a pour vocation de consolider la solidarité intergénérationnelle, de conforter la cohésion nationale et d’instituer les bases structurantes d’une stabilité durable », nous dit l'ancien chef de l'État dans son message. C’est la nouvelle ligne directrice des chefs militaires : réformer, lâcher du lest, démocratiser. La seule manière de préserver les fragments de l’ancien système. Ce fut le crédo du général Nezzar, formulé, il y a trois ans, lors des consultations de la commission Bensalah. Pour lui, la prochaine Constitution doit garantir la pérennité du caractère républicain et démocratique de l’État, l’organisation de l’alternance au pouvoir, l’inviolabilité et la protection des droits de l’opposition et de la minorité parlementaire dans un climat de paix civile, le respect de la liberté d’expression et des libertés publiques, le droit de manifester pacifiquement…
Curieusement, on retrouve ces doléances sous la plume de Zéroual appelant à «  engager l’Algérie sur la voie de la transition véritable (…) œuvre nationale salutaire à la réalisation de laquelle tous les Algériens doivent être associés. En effet, La grandeur du dessein national est intimement liée à la grandeur du peuple et à sa capacité d’œuvrer constamment à conquérir de nouveaux espaces démocratiques. Dans cette perspective, notre pays est indéniablement riche des potentialités et des capacités à même de lui permettre d’aller vers ces nouvelles conquêtes. »
Zéroual rappelle que cette préconisation de sortir de l’État de 1962 par l’ouverture démocratique et non par le pouvoir absolu, avait constitué l'épine dorsale de son programme-discipline du temps où il était chef de l’État. Retourner en arrière, serait diablement instructif.
A suivre
 
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