« Souvenez-vous en, M. le Ministre, la France a encore le bras long dans ce pays ! »
Abdelkader DEHBI
A Dom Armand Veilleux, Abbé de Scourmont, « Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel
monstre, quel chaos… » s’effrayait Pascal, dont l’exégèse des
« Pensées » a fait dire à Sainte-Beuve, dans son magistral
« Port-Royal », cette phrase inquiétante dont je me souviendrai
toujours, et qui demeure aujourd’hui, d’une terrible actualité : » Ce
qui sauve de la crainte, c’est l’irréflexion ; ce qui rassure, c’est le
divertissement universel ». Je ne vous ferai pas l’offense de louer votre combat du devoir, à la
mémoire de vos frères assassinés, les sept moines de Tibhirine ; encore
que ce serait justice, que de saluer ce combat, caractérisé par la
ténacité et la force morale que vous ne cessez de déployer, dans votre
quête de la Vérité et de la Justice, sur la tragédie que fut cet
assassinat. Une quête ininterrompue depuis 1996, et que n’ont
découragée, ni les mensonges « officiels » de deux Etats – l’Algérie et
la France – ni les manipulations des Services sécuritaires d’iceux, ni
les entraves mystérieuses aux investigations et au déroulement normal de
l’instruction judiciaire, ni les consignes de blackout et/ou de
désinformation, scrupuleusement observées par les médias aux ordres :
ceux de Paris – organiquement dominés par le grand capital, ses intérêts
et sa doxa – comme ceux d’Alger, dont la plupart des salles de
rédaction sont carrément de simples annexes du DRS.
« Je veux pardonner, mais avant cela, je veux savoir qui pardonner ».
Tel est le credo que vous avez fait vôtre, par référence aux célèbres
procès contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Un credo qui est aussi le
nôtre, comme vous devez vous en douter, en tant que citoyens algériens
ordinaires, meurtris, indignés et révoltés, mais rageusement impuissants
devant le naufrage de notre Etat, confisqué par cette bande de soudards
ignorants, corrompus et criminels, qui ont perpétré le Coup d’Etat du
11 Janvier 1992, contre la volonté du peuple algérien, librement
exprimée dans les urnes. Un credo enfin, que nous rappellent bruyamment
et hebdomadairement en Algérie chaque mercredi, ces mères et ces veuves
de disparus, ou leurs sœurs, ou leurs filles, brandissant les portraits,
qui, de son fils, qui, de son époux, qui, de son frère, qui de son
père, enlevés en plein jour dans la rue ou kidnappés la nuit, à leur
domicile, dans la tourmente des années de sang – 1992 / 2000 – que le
régime illégitime et corrompu des généraux putschistes – ci-devant
sous-officiers dans l’ex armée coloniale – a cru pouvoir effacer d’un
trait de plume ou d’un texte de loi scélérate, élaborée avec la
complicité de leurs pantins civils, M. Bouteflika et son clan en tête,
au grand dam des centaines, sinon des milliers de victimes civiles de
crimes de guerre imprescriptibles commis contre le peuple algérien. Des
crimes de guerre dont les victimes sont autant d’yeux de Caën suspendus
au-dessus des têtes des commanditaires et de leurs complices, bourreaux
et tortionnaires.
En ce début d’année, à la veille de la visite les 9 et 10 Janvier 2013,
du président français, M. Hollande, le tout-Alger chuchotait que tel
général du DRS, directement impliqué par l’assassinat des moines de
Tibhirine avait perdu le sommeil, à la perspective que M. Hollande
allait exiger l’engagement de poursuites pénales formelles contre ledit
général. Or, on allait vite déchanter, parce que la « visite d’Etat »,
annoncée en grande pompe, s’est vite transformée en une tournée
folklorique navrante, à connotation néocoloniale. Indigne autant pour
l’un que pour l’autre des deux Chefs d’Etats.
Que s’est-il donc passé ? Quelle est la nature du sordide marché conclu,
une fois de plus, au détriment de la Vérité et de la Justice ? Car, sitôt achevée la visite de M. Hollande, des évènements inattendus se sont télescopés :
- le 11 Janvier – date du 21ème anniversaire du Coup d’Etat de 1992,
comme par provocation – des escadrilles d’avions militaires français se
dirigeant sur le Mali, prennent possession de notre espace aérien,
« sans restrictions ni limites », selon l’expression triomphale d’un M.
Fabius aux anges d’être le premier à annoncer la « bonne nouvelle » au
peuple algérien…;
- le 16 janvier, c’est la prise d’otages massive – conclue dans un bain
de sang – sur le site gazier de Tiguentourine, près d’In Amenas,
frappant durement les intérêts de la multinationale britannique BP,
comme aux pires moments des guerres intestines entre sociétés
pétrolières…
- le 27 avril, on apprend que M. Bouteflika venait de destituer avec
fracas, son frère cadet Saïd, le chef de file en titre, de la grande
corruption – morale et matérielle – qui règne au sein de la présidence,
par suite des « révélations » opportunément diffusées parmi les médias
aux ordres, sur les grands scandales financiers qui gangrènent l’Etat et
les Entreprises publiques ;
- dans l’après-midi de ce même jour du samedi 27 avril, un communiqué
médical évasif, signé d’un certain Pr Bougherbal, directeur de la
médecine sportive, informait les algériens que M. Bouteflika venait
d’être hospitalisé au Val de Grâce à Paris…
Le tout dans une atmosphère de fin de règne et de panique, en
particulier dans le clan des « baggara » pour reprendre l’expression
populaire désignant cette catégorie fruste, grossière et inculte des
nouveaux enrichis de l’ère de Bouteflika.
Une ère de Bouteflika dont les porte-voix du DRS parlent déjà au passé,
en évoquant quelques noms de remplaçants potentiels… comme si la junte
militaire qui exerce la réalité du pouvoir, n’était pas elle-même le
vrai problème de l’Algérie. Au plan de la légitimité comme aux plans de
la Morale et du Droit, en tant que groupe d’officiers supérieurs ayant
trahi leur propre pays, en trahissant la confiance du peuple algérien
dont ils ont confisqué la souveraineté qu’ils étaient censés défendre. C’est sur le souvenir d’une conversation que j’eus, voilà près de
vingt ans, avec un ami très cher, aujourd’hui disparu, le défunt Si
Abdallah Arbaoui dit « Mahmoud », grand chef de maquis, durant la Guerre
de Libération, qui fut Secrétaire d’Etat à l’Hydraulique du Président
Boumédiène entre 1970 et 1977 : Un jour qu’il recevait dans son bureau
du Ministère à Kouba, l’ambassadeur de France à Alger, venu protester
auprès de lui, du fait que les entreprises françaises étaient
régulièrement écartées des marchés publics, la conversation s’anima
quelque peu… Au moment d’être reconduit par M. Arbaoui, l’ambassadeur,
sans oser croiser le regard métallique de son hôte, lui dit tout bas :
« Souvenez-vous en, M. le Ministre, la France a encore le bras long dans
ce pays ! »
Qui a osé prétendre que le parti des français – qu’on appelle chez nous, « Hizb F’rança » – n’était qu’une vue de l’esprit ?
Dans l’Algérie libérée de demain, la TACHE PRIORITAIRE, sera de
démanteler et de détricoter toutes les RELATIONS PARALLÈLES qui se sont
tissées – souvent dans la clandestinité entre les Services de
renseignement – en particulier durant la période où le général-daf Larbi
Belkheir, tenait les rênes du pouvoir réel dans le pays.
Enregistrer un commentaire