L’éditorialiste et analyste Abdelbari Atwan vit depuis 35 ans en
Occident, au milieu de ses universités, ses médias, ses politiques et
ses Think-tanks. Il en connait les rouages et les processus de décision.
Il en a tiré une vérité : les politiques et les guerres stratégiques
menées par les occidentaux ne sont basées ni sur l’émotion, ni sur la
réaction, mais sur une action et une planification rigoureuse. Une
seconde vérité, non accessoire, est que les stratèges occidentaux
estiment que les dirigeants arabes et même, de manière plus générale,
les élites arabes sont assez aisément manipulables. Ces deux
observations tirées du réel d’une carrière de 35 ans à côtoyer le monde
de la politique et des médias en Occident sont-elles excessives ?
Abdelbari Atwan verserait-il dans l’illumination ? Aurait-il sombré dans
une démagogique « théorie du complot » devenue, au fil du temps, une
arme d’interdiction massive de penser de manière stratégique et
prospective ? S’érigerait-il en défenseur du dictateur de Damas quand il
déclare que la Syrie est en voie de partition et que les dirigeants
arabes qui participent avec enthousiasme au club des « amis de la Syrie »
n’ont aucune idée de ce que sera le Proche-Orient dans dix ou vingt ans
? Serait-il devenu un partisan du statuquo, dictatorial s’entend, en
soulevant l’hypothèse que les révoltes arabes, qui ne sont pas le fruit
d’un complot mais de vrais mouvements des sociétés, risquent pour des
raisons structurelles, d’aboutir à des situations contraires aux
attentes des sociétés. Ces mouvements de société n’ont-ils pas été
accompagnés par d’étranges amis ?
Une fois qu’il sera fini de la Syrie…
La Syrie, bien plus que la Libye, est, intellectuellement, un
inconfortable point de rupture stratégique. L’observateur ou le militant
sont sommés de prendre position selon une articulation simple : soit
avec le régime, soit contre lui. Toute pensée alternative, toute
tentative de formuler une posture ou le rejet du régime baathiste est de
principe mais qui considère que la manière d’en finir avec lui
détermine le futur est ainsi balayée avec, dans le meilleur des cas, une
accusation de « mollesse » et de compromission.
Les forces de l’opposition syrienne qui ont lancé leur appel de
Sant’Egidio en savent quelque chose. Mais l’Histoire enseigne aussi
qu’il ne suffit pas d’avoir raison. Dans le déchainement des passions et
des propagandes ces voix risquent, une fois que tout sera fini, une
fois qu’il en sera fini de la Syrie, de n’être qu’un marqueur mémoriel
et pour déplorer après coup les occasions manquées. Sociologiquement, la
plupart des auteurs de l’appel font partie des classes moyennes
éduquées, assez fortement marquées par les idées nationalistes et
progressistes, qui tout en refusant de cautionner le régime
s’abstiennent de participer à des jeux externes. Ils incarnent
parfaitement l’inconfort stratégique des élites arabes sans allégeances
aux régimes et sans alliances externes. Ils pensent – et cela n’a rien
d’une soi-disant théorie du complot – qu’il existe une stratégie
générale évoquée par Abdelbari Atwan de recomposition des Etats sur des
bases ethno-religieuses. Cette démarche longue d’affaiblissement et
d’éclatement des Etats nationaux, totalement sous emprise autoritaire ou
dictatoriale, trouve dans les révoltes actuelles des fenêtres
d’opportunité pour une accélération de la mise en œuvre de ce
Moyen-Orient reconstruit que Condoleeza Rice appelait de ses vœux en
célébrant son sinistre « chaos créatif ». Encore une fois, il ne s’agit
de nier l’authenticité des contestations politiques et sociales mais de
constater qu’en l’état actuel des choses, les sociétés concernées sont
moins outillées pour en tirer profit que le « Centre » impérial et ses
relais.
Islamistes et modernistes, une jonction supervisée
Cette tendance est accentuée par un fait majeur tout à fait
remarquable : les élites islamistes, à la vision plutôt sommaire, ont
fait jonction avec des élites modernisées expatriées. Etrange mariage de
la carpe éradicatrice et du lapin intégriste porté à l’autel par le G7
et le Conseil de Coopération du Golfe. Ce n’est pas donner dans le «
conspirationnisme » que de constater que cette jonction s’est établie
sous l’égide des Occidentaux et de régimes arabes parmi les plus
réactionnaires. En filigrane, il y a deux manières de voir le changement
dans nos pays. Il y a les adeptes d’une forme de spontanéisme
révolutionnaire qui estiment que la population apprend dans le
mouvement, se politise et déroute les « planifications » des
occidentaux. Ces néo-populistes de bonne volonté prétendent que la «
révolution arabe » aurait surpris les occidentaux, les contraignant à
adapter en tâtonnant leurs stratégies. C’est certainement vrai
s’agissant de la France vis-à-vis de la Tunisie. Mais les dépêches de
l’ambassade américaine à Tunis fuitées par Wikileaks peu avant les
événements de Sidi-Bouzid établissent sans équivoque que l’aveuglement
parisien était loin d’avoir contaminé Washington. Ainsi pour ces
militants souvent sincères, les « masses » pèseraient de manière
décisive sur le cours des évènements en intervenant directement dans le
champ politique. Pourtant – et le processus est en cours – l’effet réel
de cette intrusion directe des masses reste à démontrer. Les appareils
politico-sécuritaires ont, au moins, une influence égale à celle de
masses désorganisées ou encadrées par des partis religieux dont le
centre de gravité est libéral autant que conservateur.
La fermeture de l’option négociation
Les pouvoirs qui émergent n’ont rien de révolutionnaire. Ils sont
en général dans une démarche d’allégeance politique vis-à-vis des
occidentaux et d’obséquiosité envers les émirs du Golfe. Mais il est
vrai que tous les pays n’ont pas l’importance relative stratégique de la
Syrie et ne subissent pas le même traitement qui consiste à rendre
impossible toute avancée par la négociation. Cette option est fermée en
Syrie. Elle pourrait l’être dans d’autres pays en cas de crise et en
fonction des opportunités qui peuvent s’ouvrir. La Syrie aujourd’hui
a-t-on observé est l’Algérie des années 90 mais, la différence est
flagrante, sans une ingérence extérieure massive et déterminante en
faveur de l’opposition. Pourtant, en dépit de ce que peuvent penser ceux
qui prétendent que tout est préférable aux régimes en place, le
compromis par la négociation, est bien l’option la moins périlleuse en
l’état actuel des décompositions des ordres établis et de la faiblesse
des élites oppositionnelles « islamistes » et «modernistes ». Le vrai
problème – et la Syrie en est l’illustration – est que les tenants d’un
ordre obsolète ne se situent pas dans cette optique. Et quand ces
régimes dictatoriaux s’y résolvent, il est déjà trop tard car ceux qui
planifient auront avancé leurs pions. Le nihilisme révolutionnaire des
uns se nourrit de l’immobilisme des autres et réciproquement. Dans ce
désordre dont l’impérialisme tire les marrons du feu, il est difficile
de ne pas penser à l’Algérie, à l’effrayante paralysie des tenants de
l’ordre établi qui semblent attendre la prochaine éruption en comptant
sur la répression. Pourtant notre histoire récente et celle qui se
déroule actuellement en Syrie montre que ce chemin est miné.
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