ELWATAN-ALHABIB
samedi 5 mai 2012
 

Algérie

 

Quand les secrets se ramassent dans la rue 

 

 

Abed Charef
Les plus grandes agences de renseignement du monde mettent des années pour connaitre l’identité d’un spécialiste iranien, israélien ou pakistanais du nucléaire. En Algérie, ces physiciens manifestent dans la rue, à cent mètres du ministère de la défense !


Quand les secrets se ramassent dans la rue

L’Agence Internationale de l’Energie Atomique n’a pas besoin de faire de grands efforts pour contrôler l’activité de l’Algérie dans le domaine du nucléaire. La CIA n’a pas non plus besoin d’envoyer ses Rambo surveiller ce qui se passe dans les centres nucléaires de Draria et Birine, ni au Commissariat à l’Energie atomique. Un schéma iranien est donc exclu en Algérie, parce qu’ici, tout est public, tout est dans la rue. Des dossiers les plus anodins, comme le statut des gardes communaux, aux plus complexes, comme la maitrise de la technologie nucléaire. Il suffit de suivre les manifestants pour tout savoir, et se rendre compte que les physiciens algériens parlent de statut, de point indiciaire et de liberté syndicale plus que d’atome, de recherche ou d’innovation.

Et quand les meilleurs spécialistes algériens du nucléaire, ou ceux supposés tels, descendent dans la rue, ce n’est pas pour manifester pour ou contre le nucléaire civil ou militaire, ni pour vanter les mérites respectifs de l’énergie nucléaire et solaire, ni pour défendre le droit de l’Algérie à accéder à cette technologie. Ils manifestent pour protester contre ce qu’ils appellent la marginalisation, contre le mépris de la tutelle, et demandent une révision des points indiciaires et des primes.


Une de leurs dernières actions de protestation a été organisée à une centaine de mètres du Ministère de la défense ! Le 25 avril, les chercheurs se sont mêlés aux employés pour appeler le Commissariat à l’Energie atomique à prendre en compte leurs recommandations. Ils se sont également plaints du silence du Ministère de l’Energie, supposé être leur tutelle, un ministère qui observe un mutisme total malgré les grèves à répétition.


La lecture d’un des communiqués les plus récents des protestataires montre qu’ils ont beaucoup progressé dans la rédaction de plateformes de revendications, à défaut de progrès dans la maitrise de l’atome. Ils demandent en effet « l'ouverture des canaux de dialogue » en vue de les « rétablir dans leurs droits et bannir, à jamais, une situation plus que préjudiciable » pour l’Algérie. Les problèmes auxquels ils sont confrontés doivent être résolus « d’une manière structurelle et institutionnelle », affirment-ils.


Un autre mouvement de protestation avait été organisé le 11 avril, et un autre encore en janvier. Toujours sans résultat autre que celui d’amener un personnel supposé ultra-spécialisé, ultra-protégé, à manifester dans la rue, à manier des banderoles, sous le regard moqueur des passants et sous la surveillance impavide des bureaucrates.


On imaginait le Commissariat à l’Energie Atomique impliqué dans des opérations de haut vol, devant mener l’Algérie à remplacer progressivement l’énergie fossile par l’énergie nucléaire, et maitriser progressivement ces techniques, avec toutes leurs retombées technologiques et financières. On imaginait ces chercheurs, peut-être sous l’effet du modèle iranien, travailler pour donner à l’Algérie une certaine autonomie dans un domaine dont les grandes puissances refusent désormais l’accès aux pays du sud, et particulièrement aux pays arabes et musulmans. On les imaginait penchés sur des machines sophistiquées ou enfermés dans des labos ultrasecrets. On les retrouve usés avant l’âge, englués dans une anarchie telle qu’ils sont contraints de multiplier les actes de protestation pour survivre. Le procès intenté par le Commissariat à l’Energie Atomique aux syndicats du secteur absorbe plus d’énergie que celle découverte par les chercheurs. Et quand l’administration licencie un chercheur qui a protesté, celui-ci est nommé inspecteur à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique !


Comment en est-on arrivé là ? Comment en est-on arrivé à cette situation où l’Algérie se désarme elle-même, dans un domaine aussi sensible ? Comment fait-on pour qu’il soit possible d’aller dans la rue établir la liste des physiciens du nucléaire algérien, alors qu’ailleurs, en Iran, en Israël, au Pakistan, des agences de renseignements de l’envergure de la CIA et du Mossad travaillent pendant des années pour trouver les noms de quelques personnes faisant partie du réseau nucléaire ?


Il serait facile de céder à la thèse du complot et de la manipulation, pour dire que ce qui se passe relèverait d’une machination menée par un quelconque pouvoir inféodé à l’étranger, ou qu’une main étrangère aurait réussi à faire imploser l’Algérie pour l’amener à s’autodétruire. Ces explications sont trop faciles. Elles disculpent, en fait, les vrais coupables, car elles insinueraient que ce qui se passe ne relèverait pas de la faute des pauvres Algériens, confrontés à un complot qui les dépasserait. Ils n’auraient ni les moyens, ni l’énergie, pour affronter un monstre qui aurait décidé de les détruire.


Non. Cette explication ne peut suffire. Par contre, il y en a une autre, qu’il faudra affronter, tôt ou tard : l’Algérie, avec son pouvoir, ne se rend même pas compte de sa propre déliquescence. Le pays s’est laissé glisser, abandonnant certains domaines par paliers, cédant du terrain sur certaines exigences, allant de dérive en dérive, pour arriver à une situation telle qu’il ne se rend même plus compte de ce qu’il fait et où il en est. Obnubilé par sa survie, le pouvoir se bat pour maitriser des partis qu’il a lui-même crées au lieu de se battre pour le savoir. Il dépense une énergie incroyable pour construire une fausse démocratie, alors qu’il serait si simple d’accompagner la société dans l’édification d’une vraie démocratie, qui aurait le culte de la science et de la recherche.


Qu’ils en soient la face visible ou qu’ils détiennent un vrai pouvoir, Abdelaziz Bouteflika, Ahmed Ouyahia, Abdelaziz Belkhadem et tous les autres portent la responsabilité de cette dérive. Et ces dirigeants, qui passent leur temps à nous parler de patriotisme, à nous rappeler ce qu’ils ont fait pour préserver l’Algérie, gèrent un pays qui méprise ses hommes de science et les poussent à battre le pavé alors qu’il devrait leur assurer une protection meilleure que celles des plus grands dirigeants!


On peut encore voter pour ces dirigeants le 10 mai prochain. On aura alors un autre résultat dans cinq ans : on  retrouvera les spécialistes algériens du nucléaire faisant la chaine devant les ambassades étrangères pour vendre les documents relatifs à leur travail. Cela n’offusquera plus personne.

 
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