ELWATAN-ALHABIB
dimanche 1 avril 2012
 

La Sécurité militaire au cœur du pouvoir Quarante ans de répression impunie en Algérie, 1962 – 2001

 

Partie(I)


Salah-Eddine SIDHOUM
publié par algeria-watch en septembre 2001

 » La violence actuelle est entretenue par des forces qui n’ont pas intérêt que la société s’organise pour défendre ses droits, c’est une façon d’exercer l’hégémonie par le désordre, donc une atteinte au droit fondamental de l’homme de vivre en société.  »
Hocine Zahouane
 » Un militaire sans conscience politique n’est qu’un criminel en puissance « .
Thomas Sankara
La violence politique en Algérie n’a pas débuté, contrairement à ce qui est admis, au lendemain de l’indépendance, mais bel et bien durant la guerre de libération nationale. Les liquidations physiques et la terreur comme moyens de gestion politique avaient fait déjà leur apparition dans les camps de l’armée des frontières et au sein des maquis. De nombreux responsables politiques et militaires ont été assassinés par leurs propres frères (Abane Ramdane, Abdelmoumène, Abbas Laghrour, Ali Mellah, Abbas Lamouri, Cheriet Lazhari, Chihani Bachir, Abdelkrim Soufi, Hadj Ali, colonel Boucif, capitaine Yamani, capitaine Zoubir…..). D’autres responsables politiques seront menacés et éloignés des centres de décision alors que la guerre de libération avait besoin de tous. Et ceux qui avaient liquidé ces hommes libres seront les mêmes qui confisqueront l’indépendance en 1962. Et ce sont leurs reliques qui donneront l’ordre de tirer sur des enfants en octobre 88 et qui mèneront une guerre sans merci contre une grande partie de leur peuple à partir de 1992.
Benyoucef Ben Khedda, président du GPRA, en butte, avant et après l’indépendance, aux intrigues des imposteurs des frontières, les dénoncera clairement en août 1962 :  » Certains officiers qui ont vécu à l’extérieur, n’ont pas connu la guerre révolutionnaire comme leurs frères du maquis, guerre basée essentiellement sur le peuple. Ces officiers qui sont restés, pendant la durée de la guerre, aux frontières tunisienne et marocaine, ont souvent tendance à ne compter que sur la force des armes. Cette conception dangereuse conduit à sous-estimer le rôle du peuple voire à le mépriser et crée le danger de voir naître une féodalité ou une caste militariste, telle qu’il en existe dans certains pays sous-développés, notamment en Amérique latine « .(1) Des paroles prophétiques qui deviendront réalité quelques années plus tard !
Insidieusement, silencieusement, se mettait en place une politique répressive pour museler un peuple en mal de liberté et réduire à néant toute velléité d’émancipation. La liberté de s’exprimer ou de s’organiser, assimilée à de la subversion, était devenue au nom de la « révolution « , HARAM ! (illicite)
La tristement célèbre sécurité militaire, formée à l’école du KGB (promotion « tapis rouge  » des années 60), véritable colonne vertébrale du régime, constituera le fer de lance de cette répression pour réduire dès l’indépendance, un peuple qui venait de sortir d’une guerre coloniale particulièrement meurtrière, au silence absolu. Pendant des décennies, la seule évocation des deux lettres S.M suffisait à provoquer une peur panique chez nos concitoyens.
Dès l’indépendance et avant même que ne soient effacés de la mémoire des citoyens les tristement célèbres villas Sesini de Diar El Mahçoul, l’Eclair du Télemly, la Grande terrasse des Deux Moulins, de la Redoute et les fermes Améziane de Constantine, Bernabé de Boudouaou et Altairac d’El Harrach où étaient « questionnés  » les hommes libres par les tortionnaires de Massu et de Bigeard, apparurent de nouveaux centres de supplices où cette fois-ci des algériens torturaient d’autres algériens alors que les plaies de la guerre de libération n’étaient pas encore cicatrisées et que les militaires coloniaux n’avaient pas encore évacué totalement le pays. D’anciennes cliniques désaffectées serviront de lieux de supplices (Bouzaréah, El Biar, Notre Dame d’Afrique… ). Les algériens apprendront à leurs dépens que la bête immonde n’avait pas quitté l’Algérie avec le départ des hordes coloniales.
Kidnappings, tortures, « disparitions « , séquestrations sans jugement et liquidations physiques seront les méthodes du nouveau pouvoir d’Alger pour gouverner. Certains « planqués  » des frontières et d’anciens collaborateurs et autres indics « repentis  » de l’armée coloniale se donnaient la main pour perpétuer les souffrances des hommes libres et dignes de ce pays. Triste fatalité !
Le système militaro-policier qui se mettait en place ne tolérait aucune opposition. D’abord par la force des armes puis par la terreur, ces aventuriers imposeront leur loi à la Nation au nom de la vaseuse « légitimité révolutionnaire « , une « légitimité  » acquise dans les ténébreuses baraques d’Oujda et de Ghardimaou.
Le regretté Hocine Lahouel, vieille figure historique du Mouvement National me disait à sa libération en 1977, après une assignation à résidence qui a duré plus d’une année, non sans un certain humour caustique, à propos du colonel Boukharouba qui l’avait privé de liberté :  » Même Dieu dans toute sa Grandeur et sa Perfection s’est créé, à travers Satan, un opposant. Boukharouba, quant à lui, plus que « parfait » n’admet pas d’opposants.  »
Comme nous le verrons à travers les témoignages et la chronologie non exhaustive que nous présentons ci-dessous, les quatre décennies de règne et de pouvoir sans partage de l’oligarchie seront jalonnées d’actes de violence permanents de sa part pour faire taire toute velléité de contestation et de remise en cause par les citoyens de ce pouvoir illégitime. Ces témoignages, exposés dans leur tragique réalité, illustrent parfaitement l’ampleur de cette violence politique et de ce terrorisme d’Etat depuis l’indépendance. Comme nous le constaterons, aucune catégorie sociale ni tendance politique ne seront épargnées.
Cette répression aura connu au fil des décennies, une évolution graduelle, proportionnelle au degré d’impopularité et de rejet du régime par les citoyennes et citoyens.
Si durant les deux premières décennies, l’arrestation arbitraire, la torture et la liquidation physique touchaient de manière particulière des opposants ciblés (anciens maquisards de la guerre de libération que le régime n’avait pu recycler par la corruption, hommes politiques, hommes de religion ou très rares intellectuels), nous remarquerons que durant les années 80, la répression se fera à plus ou moins grande échelle (événements de Kabylie de 1980, arrestations de centaines de partisans de Ben Bella et d’islamistes, événements de Constantine et massacres d’octobre 1988). La dernière décennie sera, quant à elle, celle d’une véritable guerre contre une grande partie de la population avec de grands moyens. Un mélange de guerre spéciale à la Godart et Trinquier et de manipulations à la Béria.
Durant cette dernière décennie et malgré le climat de terreur imposé pour faire taire toute opposition et la guerre psychologique de grande envergure pour tromper l’opinion, des militantes et militants des droits de la personne humaine, dignes et courageux, ont pu faire parvenir au monde des centaines de témoignages de suppliciés et de longues listes de citoyens disparus ou exécutés sommairement.
C’était une vérité autre que celle que voulaient imposer les partisans de la guerre à huis-clos et qui mettait à nu le véritable visage de ceux qui prétendaient « sauver l’Algérie et la démocratie de la barbarie « . C’était la vérité de ceux qui œuvraient pour l’instauration d’un Etat de droit en Algérie, un Etat légitime garantissant les libertés de conscience et d’expression, les droits fondamentaux de la personne humaine ; l’Etat qu’espéraient les centaines de milliers de morts de la guerre de libération nationale, les « disparus » de l’après-indépendance, les enfants d’octobre 88 et toutes les victimes d’aujourd’hui.
Malgré tous les moyens internes utilisés et les complicités internationales inavouées, le délire totalitaire que voulait cacher cette guerre psychologique, n’a pu étouffer les voix de celles et de ceux qui se battaient pour faire connaître la véritable nature de cette sale guerre : celle d’une caste militaro-financière contre un peuple. Et les derniers événements vécus par certaines régions d’Algérie l’ont, encore une fois prouvé.
Ce que nous vivons depuis une décennie comme tragédie n’est que la continuité d’une politique initiée dès 1962. Gauchistes, berbéristes et islamistes n’ont servi que d’alibis à ce pouvoir sans foi ni loi pour imposer le silence et la pérennité du régime. Hier, il s’agissait de combattre les « fanatiques islamistes obscurantistes, terroristes à la solde de Khartoum et de Téhéran « , aujourd’hui il s’agit de combattre les « kabyles athées et sécessionnistes à la solde de la France « . A qui le tour demain ?
Une leçon à méditer pour ceux qui continuent à se tromper de cible !
Témoignages
Année 1963.
Kidnapping de Mohamed Boudiaf, membre fondateur du Front de libération Nationale et ministre d’Etat du GPRA par la police politique de Ben Bella et de Boukharouba. Extraits de son témoignage. (2)
L’aventure dont ce journal décrit le déroulement commence le vendredi 21 juin (1963), en plein midi. Je viens juste de quitter la maison pour une course, quand deux hommes m’accostent au pont d’Hydra, me demandant de me mettre à leur disposition au nom de la sécurité militaire. J’exige des papiers attestant leur qualité ; le plus âgé m’exhibe, précipitamment, non sans trembler quelque peu, une carte verte, établie au nom de S. Mohamed. A peine en ai-je pris connaissance que le second me prie, sur un ton bourru, de faire vite.
Il est bon, avant de passer à la suite, de donner le signalement de ces deux individus. S. Mohamed est un quinquagénaire, grisonnant, au teint olivâtre et à l’accent kabyle. Je l’ai déjà rencontré quelque part et, si mes souvenirs sont fidèles, sans toutefois que j’en sois sûr, il s’agirait de Oussemer Mohamed, ex-agent de la police des renseignements généraux. Il a fait des siennes lors des événements de mai 1945, particulièrement à Belcourt, contre les jeunes militants du PPA. Sur le tard, il a rejoint les rangs du FLN. Lors de l’arrestation mouvementée du 22 octobre 1956, il était encore membre de la DST. Le second policier, plus jeune, replet, aux gestes un peu brusques, est l’image du « militant  » nouvelle vague, parfaitement imbu de son rôle et pénétré de son importance policière.
C’est sous la direction de ces deux « anges gardiens  » que je suis amené à prendre place dans une 404 flambant neuf où deux autres passagers attendent : un jeune, plutôt fluet, au regard doux qui tient le volant et un quatrième, grand, brun, lunettes noires, impassible, assis à son côté. A son air important, on devine qu’il s’agit d’un « ponte « .
Sitôt installé sur la banquette arrière entre S. Mohamed et son premier acolyte, la voiture démarre en trombe, passe à la Colonne Voirol et prend le virage pour grimper le chemin Beaurepaire.
 » Où allons-nous ? « . Pas de réponse.
On s’engouffre dans la « Clinique des Orangers », où le chauffeur, après avoir stoppé, quitte sa place pour venir se mettre à côté de moi, abandonnant le volant au « militant  » qui jusque là était à ma droite. Marche arrière rapide et sortie de la clinique pour descendre cette fois le chemin Beaurepaire. Nous faisons le même chemin en sens inverse mais cette fois-ci nous dépassons le pont d’Hydra. Je reconnaîtrais facilement la villa fleurie où nous pénétrons. Mes ravisseurs, visiblement satisfaits de leur exploit, me conduisent sans plus attendre à une chambre du rez-de-chaussée.
Je demeure vingt-quatre heures dans cette pièce avec pour tout mobilier un fauteuil où je passe la nuit.
J’ai omis de signaler qu’à mon arrivée, j’ai été fouillé des pieds à la tête. Ayant entamé la grève de la faim, je me sens très fatigué et accepte le matin de monter au premier étage, sur les conseils d’un de mes gardes. Ils sont quatre, cinq, six, et cinq finalement qui se relaient jour et nuit, pour assurer ma surveillance. Tous sont armés de revolvers, et certains ne se gênent nullement pour le montrer.
Le va-et-vient continuel des gardes, dont certains avaient des mines patibulaires, me fait craindre que la première nuit ne se termine tragiquement. Kidnappé dans le plus grand secret, amené dans une villa inhabitée sans plus d’explication, je ne peux que trouver une allure macabre à toute cette aventure. L’atmosphère est propice et les conditions remplies pour une liquidation en douce.
A mes demandes d’explication sur les raisons de cette expédition mes gardes répondent invariablement qu’ils n’en savent pas plus que moi.
Durant quatre jours, le ventre creux, je demeure dans cette villa, cherchant désespérément à communiquer avec les villas voisines, sans résultats.
Le lundi 24 juin, à la tombée de la nuit, on m’embarque en voiture pour une autre destination. Au lieu de suivre l’itinéraire emprunté la première fois, on préfère zigzaguer pour déboucher enfin sur la grande route qui vient du Pont d’Hydra et continue tout droit.
La Colonne Voirol, chemin Beaurepaire, El Biar, Boulevard G. Clemenceau, Garde mobile, caserne Ali Khodja (ex-caserne d’Orléans), Barberousse, Boulevard de la Victoire : on échoue enfin au siège de la gendarmerie nationale. A ma descente de voiture, dans la cour plongée dans l’obscurité, le cérémonial est en place et je suis immédiatement entouré par une dizaine de gendarmes, mitraillette au poing, un peu curieux, un peu fébriles. Le colonel Bencherif est là et, sous sa direction, escorté de gendarmes diligents, j’ai droit à une chambre et un lit qui, selon ledit colonel, valent mieux que ceux de la Santé. Merci.
Mercredi 26. Réveil précipité à quatre heures du matin et départ par l’aérodrome de Chéraga où, à cinq heures, un hélicoptère prend l’air en direction d’Oued Nosron qu’il atteint à 7 h 20.(…)
(…) C’est tout simplement stupéfiant. On peut vraiment admirer la perspicacité de la sécurité militaire !
Aucune réponse à mes lettres, ce qui ne me laisse plus aucun doute sur le sérieux et la légalité de l’affaire.
Ce régime a peur de la clarté, comme les oiseaux de nuit qui ne peuvent voler que dans l’obscurité. (…)
(…) A Oued Nosron, toujours flanqués de nos gendarmes menés par le commandant Mohamed, adjoint de Bencherif, nous avons droit à une halte de deux heures. Ensuite, à bord de voitures légères, nous prenons la route, Sidi Bel Abbés, Saïda, Mecheria, Aïn Sefra et, à la tombée de la nuit, Béni Ounif. Une autre halte brève et, dans la nuit saharienne, nous voici à Colomb Béchar, complètement éreintés par un voyage de mille kilomètres sous une chaleur accablante.
Précipitamment, on nous introduit dans une chambre où quatre lits de camp, à moitié déglingués, nous attendent.
Des soldats, armés de mitraillettes nous gardent toutes portes et fenêtres closes (…).
Mohamed Boudiaf sera transféré ensuite sans explication à Tsabit, dans l’extrême Sud saharien. Après cinq mois de séquestration arbitraire et un mois de grève de la faim, il sera libéré et forcé à l’exil. Le régime en place l’effacera des tablettes de l’Histoire de l’Algérie durant près de trois décennies et ce, jusqu’à janvier 1992, lorsque des généraux putschistes feront appel à lui pour couvrir, de sa légitimité historique, la gravissime atteinte à la souveraineté populaire. Trompé par ses « amis « , il acceptera cette mission fatale qui lui coûtera la vie en juin 1992 lorsqu’un sous-officier du Groupe d’intervention spécial (GIS) l’assassinera à Annaba.
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Année 1964.
Arrestation et déportation au Sahara de Ferhat Abbas, premier président du gouvernement provisoire (GPRA) durant la guerre de libération nationale et premier président de l’Assemblée nationale Constituante de l’Algérie indépendante. Il venait de démissionner de son poste de président de l’Assemblée quand Ben Bella décida de discuter de la Constitution dans un …. cinéma. Extraits de son témoignage (3)
Le 3 juillet 1964 à 21 heures, des policiers, tels des malfaiteurs, escaladèrent la clôture de ma villa à Kouba (Alger) et se présentèrent à ma porte, mitraillettes aux poings. J’étais couché. Mon épouse leur ouvrit la porte et fut saisie de frayeur devant ces hommes armés. Ces policiers, conduits par le commissaire central, feu Hamadèche, venaient pour m’arrêter et me conduire je ne sais où. Ils n’avaient aucun mandat d’arrêt. Je ne connaissais ni le commissaire, ni aucun de ces agents. J’ai donc refusé de les suivre.
Après une longue et pénible discussion, ils capitulèrent. Néanmoins, ils investirent la maison. Le lendemain, et jusqu’au 19 août, des policiers en armes et par groupes de quatre montèrent la garde, jour et nuit, autour de ma demeure.
Le 19 août, un inspecteur, accompagné de deux policiers, se présenta à 8 heures du matin pour m’informer que le commissaire central désirait me voir. Je les ai suivis. Je fus conduit d « abord dans un bâtiment sur les hauteurs de Saint-Eugène, aujourd’hui Bologhine, ensuite à El Biar, devant les locaux de la Sécurité générale. Une autre voiture m’emmena dans une villa, ancienne clinique désaffectée, où je fus enfermé jusqu’au 30 octobre.
Dès que j’eus quitté la maison, la police se mit à perquisitionner chez moi, au mépris de la loi. En fouillant, elle trouva une lettre que mon fils, étudiant de 19 ans, m’avait envoyé à Sétif où je me trouvais en avril 1964. Il me disait qu’un ami était venu m’avertir qu’il était question de mon arrestation et que je devais prendre mes précautions.
Je n’avais aucune précaution à prendre. Je n’étais mêlé ni de près ni de loin aux événements du jour et n’avais rien à cacher. En découvrant cette lettre, la police arrêta mon fils et l’emmena à l’ancienne clinique Roubi où il fut enfermé, laissant sa mère en pleurs et dans la désolation. (…).
(…) A El Biar, j’étais au secret. Mais j’ai su cependant que j’avais beaucoup de compagnons d’infortune : le président Farés, l’ancien ministre de la Justice Amar Bentoumi, le commandant Azzeddine, le commandant Larbi Berredjem de la Wilaya II, les frères de l’ancien ministre des PTT, Hassani, les députés Boualem Oussedik, Brahim Mezhoudi, etc.
Le samedi 31 octobre à 2 heures du matin, certains d’entre nous furent libérés. Le lieutenant chargé de notre surveillance nous informa que nous étions libérés. Nous nous préparâmes et des voitures nous emmenèrent sur une place d’El Biar où le directeur de la Sûreté nationale, Nadir Yadi, nous attendait. Celui-ci nous fit mettre les menottes, fit encadrer chacun de nous par deux policiers tandis que deux autres se relayaient au volant des voitures qui se dirigeaient vers le Sud oranais. Je dois dire que dès le départ du directeur de la Sûreté, et à peine avions-nous fait une centaine de mètres, que le policier responsable de ma voiture m’ôta les menottes.  » Je n’admets pas, dit-il, qu’on mette des menottes à notre père et au père de notre indépendance « . (…)
(…) Nous arrivâmes à Béchar vers minuit. Nous fûmes conduits dans des pièces vides. Je réclamai un matelas et des couvertures. Le wali, Rachid Ali Pacha, me les fit porter. (…).
(…) Nous fûmes libérés, Bentoumi fin mai, et moi le 8 juin 1965. Ces événements se passèrent alors que Ben Bella détenait le pouvoir. Mais il ne devait pas le garder longtemps puisqu’il fut arrêté le 19 juin (…).
(…) En 1964, je fus arrêté parce que je ne voulais pas suivre Ben Bella dans son aventurisme et son gauchisme effréné. J’ai démissionné de la présidence de l’Assemblée nationale constituante dès le jour où la Constitution du pays fut discutée et adoptée en dehors de l’Assemblée que je présidais et des députés élus pour le faire. La discussion et l’adoption eurent pour cadre une salle de cinéma de la ville, « Le Majestic « . Là fut institutionnalisé le parti unique, à l’instar des démocraties populaires.
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Année 1964.
Kidnapping et déportation au Sahara de Abderrahmane Farès, ancien président de l’Exécutif provisoire (organisme de transition après les accords d’Evian) et député de l’Assemblée nationale Constituante de l’Algérie indépendante. Extraits de son témoignage (4)
Le 7 juillet 1964, en quittant l’Assemblée nationale vers 19 heures, je trouvai à l’entrée de l’immeuble de la rue Michelet, où j’habitais, deux compatriotes habillés en civil qui m’attendaient.
- Monsieur le Président, me dirent-ils, le commissaire de police d’El Biar désire vous voir, il y a une communication urgente et confidentielle à vous faire.
- Puisque c’est urgent, allons-y tout de suite.
J’étais accompagné de mon neveu Abdallah et de mon chauffeur, qui étaient déjà dans la voiture. Arrivés à destination, je vis mes deux interlocuteurs entrer dans le commissariat pour en ressortir presque immédiatement et me dire :
- Monsieur le Président, venez avec nous, le rendez-vous est plus loin.
Je les suivis et ne tardai pas à m’apercevoir que notre destination n’était pas celle indiquée. A un moment donné, mes compagnons me dirent :
- Mettez votre veste sur votre tête, le lieu où nous allons est secret.
En souriant, je leur dis :
- Nous voilà revenus au temps de la cagoule.
- Nous ne sommes que des exécutants, me répondirent-ils.
Lorsque la voiture s’arrêta, ils me prirent par la main. Je n’enlevai la veste qu’à l’intérieur d’un immeuble genre villa. Je reconnus l’ancienne clinique du Dr Roubille. Mes compagnons disparurent aussitôt et je me trouvai en face d’un jeune djoundi mitraillette sur les genoux qui me prit ma serviette, que je n’ai plus revue, ma ceinture et mes lacets de souliers. Il me conduisit dans une pièce sans fenêtre où il n’y avait qu’une paillasse et une couverture.
Le soir, j’eus la visite d’un jeune garçon qui m’apporta une gamelle de soupe, un peu de pain et un verre d’eau. En me reconnaissant, il me dit :  » Je vous apporterai demain matin un paquet de cigarettes et une boite d’allumettes  » . Il tint sa promesse en m’apportant un breuvage appelé café.
Je n’eus droit pendant mon séjour qu’à une promenade, seul, d’une heure par jour, dans la cour de la clinique devenue prison. Le soir, j’entendais les cris poussés par les militants que l’on torturait. C’était horrible.
Un jour, en allant aux toilettes, je reconnus dans la cour de la clinique quelques amis. L’un d’eux Aït Chaâlal, qui devint par la suite ambassadeur d’Algérie à Bruxelles, en passant près de moi me chuchota en faisant allusion aux tortures subies :  » Hier, c’était nous  » (…)
M. Farès sera déporté à In Salah et ne sera libéré que le 7 juin 1965.
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Année 1967.
4 janvier. Assassinat de Mohamed Khider, membre fondateur du FLN et ancien ministre d’Etat du GPRA. Témoignage de Hocine Aït Ahmed. Extraits. (5)
(…) Les tenants et les aboutissants de l’affaire Khider, assassiné à Madrid en janvier 1967 ne sont pas plus mystérieux. Là encore, le crime est signé. La police espagnole a fait également son boulot et comme la famille de Mohamed Khider s’était constituée partie civile, les autorités judiciaires étaient parvenues à des conclusions accablantes pour le pouvoir algérien. On sait que c’est devant son domicile, dans sa voiture, en présence de sa femme que le malheureux Khider a été criblé de balles. Le tueur est promptement identifié : il s’agit de Youcef Dakhmouche. Appartenant à la pègre, il était téléguidé par les services secrets algériens. Cette liaison, on ne cherchait même pas à la dissimuler puisque Dakhmouche était en rapport constant avec un certain Boukhalfa, l’honorable correspondant de la SM à Madrid et….attaché culturel à l’ambassade d’Algérie ! (…)
(…) Or, j’ai appris par la suite que, la veille de son assassinat, Khider envisageait de constituer un gouvernement en exil. Il avait consulté à cet effet Mohamed Lebjaoui et Krim Belkacem. Il ne s’en était pas ouvert à Mohamed Boudiaf ni à moi-même. Mais la perspective d’un regroupement, même partiel, de l’opposition, pouvait être interprétée comme une menace sérieuse par un Boumediène qui n’était au pouvoir que depuis moins de deux ans et éprouvait impérieusement le besoin de consolider son régime. De là à penser qu’il fallait éliminer Khider….
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Année 1967.
Assassinat du colonel Saïd Abid, chef de la 1ère région militaire (Blida) et mise en place de l’Etat militaro-policier. Témoignage du colonel Zbiri, chef d’Etat-Major. Extraits (6).
(…) Le 14 (décembre), à 9 heures du soir, alors que je me trouve dans les environs de Blida, le commandant Saïd Abid, qui venait de refuser catégoriquement par téléphone à Boumediène d’engager une partie de ses unités contre celles qui marchaient sur Blida, est trouvé mort dans son bureau. La nouvelle, et la thèse officielle du suicide, ne seront divulguées que trois jours plus tard. Trois jours pendant lesquels des officiers fidèles à Boumédiene ; le commandant Chabou, le commandant Slimane Hoffman, le commandant Bencherif, commandant la gendarmerie, qui se trouvaient au PC de la 1ere région, continueront de donner des ordres en son nom. Il n’y aura pas de constat médico-légal. Le corps, contrairement aux traditions religieuses de l’Islam, sera placé dans un cercueil. Mais le père de Saïd Abid, qui est taleb, n’en veut pas et réclame l’ouverture : on constate que le corps porte les traces de deux balles dans la poitrine et d’une dans la tempe gauche, ce qui est beaucoup pour un suicide. …
On dit aussi qu’il a laissé une lettre manuscrite expliquant son geste : cette lettre ne sera jamais publiée. Dans ces conditions, il est bien difficile d’admettre la thèse du suicide et tout porte à croire que le commandant Saïd Abid a été bel et bien « liquidé « . Un autre de mes amis, le colonel Abbés, trouvera également la mort vingt-cinq jours plus tard, dans des conditions suspectes, entre Cherchell et Alger. (…)
(…) Les conséquences de la crise peuvent être ainsi évaluées : l’armée est meurtrie, divisée : cinq mille officiers et cadres de l’armée, autant de civils (assemblée, comité central, ministres) sont arrêtés (certains, ont depuis, été libérés) ; tous les téléphones officiels sont branchés sur les tables d’écoute, le courrier est surveillé ; la sécurité militaire est renforcée considérablement : elle double et surveille la sûreté nationale. L’appareil policier mis en place à l’occasion de la guerre contre le sionisme se tourne de plus en plus vers la répression intérieure. La police, ou plutôt les polices, se multiplient : des informateurs  » contractuels  » sont pris parmi les chômeurs ; un insupportable climat d’espionnite sévit dans la population. Les services spéciaux torturent comme au temps des paras. Il y avait dix mille gendarmes en 1967, il y en a quinze mille aujourd’hui. Les agents des différentes polices grenouillent en Europe. Les ambassades et les agences d’Air Algérie en sont truffées.
Dans l’armée, sur un budget de 650 millions de dinars, 110 millions sont consacrés à la sécurité militaire. Le « socialisme  » de l’Algérie n’est plus qu’un mot qui couvre désormais une dictature policière. (…)
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Année 1968.
Témoignage du commandant Bouregaâ Lakhdar, officier de l’armée de libération nationale (ALN), membre du commandement de la wilaya IV (Algérois), et chef de la fameuse katiba Zoubiria. Cet officier s’opposera à la prise du pouvoir par l’armée des frontières au lendemain de l’indépendance et refusera son recyclage par la corruption. Il fera alors l’objet d’un harcèlement permanent par le pouvoir au lendemain du coup d’Etat du 19 juin 1965 et plus particulièrement après l’échec du putsch du colonel Zbiri en 1967. Il sera kidnappé en 1968, incarcéré et torturé avant d’être condamné arbitrairement en 1969 à 30 années de réclusion par le tribunal « révolutionnaire » ( juridiction d’exception). Il sera gracié après 7 années de détention. (7)
 » Je suis rentré chez moi et auprès de ma famille après un voyage en Europe….Et j’ai repris ma vie habituelle. Un jour et alors que je me promenais dans la rue Larbi Ben M’hidi, à Alger….mes pas m’emmenèrent au magasin de l’une de mes connaissances. Je m’apprêtais à rentrer au magasin quand une bande de civils m’encercla et m’attacha mes poignets, sous le regard des passants. Ces hommes me poussèrent vers une voiture noire de type Peugeot 403. Quelques instants plus tard, ils m’introduirent au commissariat de police situé à la rue Cavaignac….Je suis resté en ce lieu jusqu’à minuit. Des gardiens se relayaient pour me surveiller et chacun d’eux me regardait avec étonnement mais sans m’adresser la parole. Ils m’entraînèrent ensuite vers un grand bâtiment et me jetèrent dans une cellule sombre située au sous-sol….J’ai appris par la suite que dans ce bâtiment se trouvaient d’autres prisonniers accusés d’appartenir au mouvement de Krim Belkacem.
J’ai séjourné dans cette cellule un mois. J’ai connu toutes les variétés de torture physiques et psychologiques comme les bastonnades, les coups de pieds, la gégène appliquée sur les parties sensibles du corps…Ils jetaient de temps à autre sur ma tête et sur mon corps, de l’eau sale. Les méthodes de torture variaient avec les tortionnaires…. A chaque fois que je perdais connaissance, ils cessaient les supplices. …et reprenaient à nouveau dès que je me réveillais. Je ne me suis jamais imaginé qu’il y avait au sein des appareils chargés des interrogatoires, des esprits aussi chargés de haine contre l’être humain, comme ce que je venais de voir moi-même !
Je commençais au fil des jours et des mois à m’adapter psychologiquement et physiquement aux cauchemars de la torture quotidienne…. Au point où j’ai perdu toute sensibilité à la douleur et que s’est installé entre les tortionnaires et moi un dangereux défi : les tortionnaires ne pouvaient venir à bout de ma volonté, je criais de toutes de mes forces et moi, je ne pouvais ni mourir ni abandonner mes principes.
C’est ainsi que ce conflit a évolué vers l’impossible…. Je répétais à mes tortionnaires que tout ce que je connaissais comme secrets étaient connus par leurs appareils de sécurité. Ils comptaient sur la poursuite de la torture et sur le temps pour m’arracher ce que je savais comme informations et secrets, et ce jusqu’au 27 août 1968, date à laquelle ils me transférèrent, pratiquement paralysé, vers la prison de Sidi El Houari d’Oran…. Et à chaque fois que ma famille demandait de mes nouvelles, la police lui répondait qu’elle aussi, était à ma recherche pour m’arrêter….et que pour cette raison, il fallait que ma famille coopère pour me retrouver ! ! ! ! !
Je n’ai pas changé mes vêtements durant près de trois mois, mois faits d’incarcération et de torture. … Ils m’empêchèrent de laver mon linge….Au moment de me transférer de ma cellule d’Alger vers celle de Sidi El Houari d’Oran, ils m’attachèrent les poignets avec des menottes et me joignirent à d’autres détenus ligotés comme moi. Ils nous bandèrent les yeux. Il nous était impossible de savoir s’il faisait jour ou nuit. ….Puis ils nous parquèrent dans un camion sale, sans fenêtre ni aération d’où des odeurs nauséabondes se dégageaient. Ce maudit camion démarra de la capitale vers Oran, soit un trajet de 500 km dans un tel état. Notre surprise fut plus grande quand on entra à la prison de Sidi El Houari et quand les gardiens se mirent à ouvrir les portes, avec les bruits et les grincement des serrures. J’ai deviné, alors que j’avais les yeux bandés que la prison avait plusieurs portes. Les gardiens ne se contentèrent pas de nous garder à cet étage mais nous descendirent à travers des échelles spiralées, dans les profondeurs de la terre, pour nous enfermer dans des cellules individuelles. Cette prison était une citadelle qui donnait sur la mer. Construite par les espagnols lors de l’occupation de cette région, pour se protéger des résistants algériens, elle avait plusieurs passages et tunnels souterrains pour la cache d’armes. C’était aussi une prison terrifiante, avec son froid hivernal glacial, ses bestioles venimeuses, ses saletés et son visage hideux et d’enfer qui terrorisaient les esprits.
Les cellules se présentaient sous forme de puits, situées au bord des passages. De véritables monstres aux gueules béantes qui avalaient dans leurs ténèbres et chaque jour, des êtres humains, avec leur chair, leur sang et leurs esprits (…)
(…) Le gardien m’ôta le bandage que j’avais sur les yeux et me poussa avec la crosse de son arme dans la cellule. Je n’ai pas pu me contrôler et je suis tombé à terre. Je ne m’étais pas rendu compte que le niveau de la cellule était plus bas que celui de la porte. (…).
(…) Au matin du 27 septembre 1968 et aux environs de 19 heures, les geôliers ouvrirent la porte de ma tombe terrifiante et me lancèrent à haute voix :  » rampes pour sortir de la cellule « . Je me suis mis effectivement à ramper et j’ai pu difficilement me hisser au niveau du passage où j’ai trouvé une armada de gardiens qui étaient en réalité des agents de la sécurité militaire, comme je l’ai su par la suite. Ils me jetèrent dans un véhicule pour prendre la direction de la capitale. Mais avant de nous rendre à la prison, les agents firent plusieurs tours dans les rues de la ville, alors que j’avais les yeux bandés, pour ne pas pouvoir reconnaître les lieux. J’ai failli vomir de faim, de fatigue et à force de tourner dans ces ténèbres. Et finalement la voiture qui dégageait de mauvaises odeurs s’arrêta et mes geôliers m’emmenèrent vers un nouveau cachot de pierres. …En entrant, le chef me dit :  » Tu es maintenant entre des mains sûres. Tu es avec des agents de la sûreté nationale. Nous t’avons ramené vers la capitale pour poursuivre les investigations avec toi car le premier interrogatoire n’était pas concluant « .
C’est ainsi que commença une nouvelle étape avec les tortionnaires et l’interrogatoire. Des milliers de questions sortaient de leurs bouches jour et nuit, chacun prenant le relais de l’autre pour m’interroger. Puis c’était tout un groupe qui me questionnait en même temps. Les questions s’enchevêtraient (…)
(…) J’étais alors convaincu que ces tortionnaires étaient des malades mentaux, leur seul souci est de jouir des supplices qu’ils faisaient subir aux prisonniers. (…)
(…) Les tortionnaires contemplaient les séquelles de blessures sur mon corps contractées durant la grande guerre de libération, lorsque nous affrontions le féroce ennemi colonial, poitrines et pieds nus. Ils regardaient les cicatrices des orifices de balles, éteignaient dessus leurs mégots de cigarettes et les trituraient avec des barres métalliques chauffées, tout en s’interrogeant avec ironie :  » s’agit-il vraiment de cicatrices de balles de l’ennemi ou de morsures de chiens ? « . Un autre ajoutait :  » effectivement, il s’agit bien de séquelles de morsures ici « . Un troisième s’interrogeait :  » est-ce que vraiment le moudjahid était courageux et affrontait les canons et les tirs de mitraillettes….Montres-nous ta bravoure !  » Et leurs ongles s’enfonçaient sauvagement dans mon corps, déchirant les cicatrices de mes anciennes plaies.
Mes tortionnaires ne désespéraient pas de me vaincre psychologiquement. Ils eurent recours à une nouvelle méthode qui leur permettait de se reposer un peu avant de reprendre d’autres séances d’interrogatoires. Ils attachaient mes poignets avec des menottes au plafond et me laissaient suspendu, les pieds pendants. Je restais dans cette position un bout de temps, au point de sentir mes os se désarticuler les uns des autres. Un tortionnaire me mettait un cours instant une chaise sous les pieds, permettant à mon corps de se soulager. Puis soudainement, il l’enlevait. Je me sentais alors plongeant dans un ravin profond (…).
(…) Alors que j’étais dans les ténèbres de ma cellule, j’ai entendu frapper à ma porte puis le bruit de clés et la voix du geôlier qui s’élevait en disant :  » Prends tes affaires et soit prêt pour sortir. Tu viens d’être amnistié… le procureur t’attend… « . Je lui ai alors dit, tout en ramassant mes maigres affaires :  » En quelle occasion, le pouvoir m’a amnistié ? « . Il me répondit d’une manière ferme pour éviter de prolonger la discussion avec moi :  » Ne sais-tu pas que cette nuit est celle du 1er novembre 1968 ? « . Je sortis de la cellule vers la grande salle, mains et pieds enchaînés, avançant entre deux rangées de gardiens qui surveillaient les nombreuses cellules aux portes métalliques. ….Nous entendîmes des coups de feu et des youyous de femmes à l’extérieur. Les geôliers se mirent à me faire plusieurs tours puis me descendirent à travers des escaliers en pierre pour aboutir à un passage. Avant même de me mettre debout, un gardien me poussa vers une porte métallique et son collègue me surpris de derrière d’un violent coup de pied. J’ai failli tomber à terre et je me suis alors retrouvé dans une autre cellule… J’ai été accueilli par un vent froid et je commençais à connaître les contours de ma nouvelle cellule que m’avaient offerts mes geôliers en cette nuit grandiose du 1er novembre. …Je découvrais qu’il s’agissait d’un vaste WC construit pour les besoins de toute la prison ! ?
(…) J’étais profondément épuisé. Je ne pouvais supporter mon corps de par sa maigreur et les séquelles des plaies dues aux tortures, quand soudain vint se dresser devant moi, un gros rat, au regard perçant. J’ai essayé de le chasser avec mon broc, mais je craignais que ce dernier tombe dans la fosse. Puis avec un pan de mes vêtements, j’ai pu le faire reculer. Il disparut dans le trou de la fosse, poussant des cris de protestation probablement contre ma présence sur son territoire. Je fus rassuré momentanément de sa disparition. Il ne tarda pas à revenir avec une armée d’autres rats. J’ai reculé, effrayé, m’appuyant sur le mur, tout en puisant toutes les forces qui me restaient pour affronter les rats de la prison. Et je me suis souvenu que nous étions la nuit du 1er novembre ! Je me suis aussi souvenu de mon enfance dans mon village tranquille et paisible quand je pêchais avec mes proches, des poissons dans les oueds et les ruisseaux…. et chassais les oiseaux multicolores dans la forêt. Puis je me suis souvenu de ma tendre jeunesse quand je participais avec les héroïques moudjahidines à la chasse de l’ennemi et à leur poursuite en tous lieux sur notre vaste terre sacrée. Mais après toute cette époque riche en faits et en victoires, je me retrouve aujourd’hui prisonnier, entre quatre murs, dans les profondeurs de la terre……cerné par des rats, la nuit du 1er novembre ! ! ! ! (…).
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Année 1970.
Octobre. Assassinat de Krim Belkacem, membre fondateur du FLN, ministre des Affaires Etrangères du GPRA et signataire des accords d’Evian. Témoignage de Hocine Aït Ahmed sur la mort de Krim et sur les techniques « d’approche  » des opposants par la sinistre police politique (SM). Extraits. (5)
C’est dans sa chambre d’hôtel à Francfort que Krim Belkacem fut étranglé avec sa propre cravate. Il n’a été découvert qu’après plus de vingt-quatre heures par le personnel de l’établissement. A l’évidence, le forfait ne pouvait être perpétré que par un familier de la victime. La police allemande a fait son travail ; les tueurs lui avaient d’ailleurs facilité la tâche. N’avaient-ils pas laissé des documents compromettants dans une serviette abandonnée à la consigne de l’aéroport ? On a su ainsi qu’ils étaient au nombre de trois dont le commandant H’mida Aït Mesbah, chef du service opérationnel de la Sécurité Militaire (SM) et qui sera décoré….lors des cérémonies du trentième anniversaire de la révolution, le 1er novembre 1984 !
Je peux révéler aujourd’hui que le malheureux Krim était tombé dans un guet-apens. Voici les faits : la SM avait mis au point un scénario de coup d’Etat et lui avait proposé d’en prendre la tête. Pour les besoins de la cause, Aït Mesbah, qui connaissait bien Krim depuis la guerre, s’était converti à l’opposition. Tout était fin prêt pour la prise du pouvoir, avait-il expliqué à Krim. La proclamation annonçant la chute de Boumediene était même enregistrée. Un gouvernement était constitué : autour de Krim, président de la République, siégeait Aït Mesbah à l’Intérieur ; Mouloud Kaouane, personnage peu recommandable, écopait de la…Justice ; la Défense revenait au colonel Mohamed Salah Yahiaoui, mais on avait omis de le consulter….
C’est d’abord en France que le complot, c’est-à-dire l « assassinat de Krim, devait se dérouler. Il était question de faire disparaître le corps dans une villa louée à cette occasion en Provence. J’ai des raisons de penser que la police française en avait eu vent ; Krim s’est vu interdire de séjourner sur le territoire français sans autorisation préalable. Les préparatifs du coup d’Etat se sont transposés ailleurs et c’est ainsi que le rendez-vous fatal eut lieu à Francfort.
Comment Krim, qui n’était pas né de la dernière pluie a-t-il pu se faire avoir de la sorte ? La question se pose d’autant plus qu’il était expressément informé de la finalité réelle de la conspiration à laquelle il avait accepté de participer. Il était très précisément affranchi sur le rôle confié à Aït Mesbah. Là-dessus, je n’ai aucun doute pour la bonne raison que je l’ai moi-même mis en garde.
On comprendra sans mal que je ne puisse pas dévoiler mes sources. En revanche, je peux dire que c’est par le truchement d’un haut fonctionnaire suisse aujourd’hui à la retraite que je m’étais empressé de communiquer à Krim Belkacem ce que je savais de l’attentat qui se tramait contre lui, et cela plusieurs semaines avant son exécution. (…)
(…) Il convient d’ajouter toutefois que Krim n’était pas le seul visé. Environ un an avant que Krim soit « approché « , j’ai eu droit à la sollicitude des agents de la SM, déguisés en opposants purs et durs. Le piège dans lequel est tombé Krim était exactement identique à celui qui m’était tendu. A croire que la SM manque d’imagination…
Aït Mesbah, flanqué de deux compères, était venu en Suisse pour me proposer d’être la figure de proue du coup d’Etat avant d’être nommé président de la République. Bien entendu, il avait commencé par instruire le procès de Boumediene et de son régime ; il m’avait longuement expliqué comment le mécontentement dans le pays et l’armée avait atteint les limites de l’intolérable. Aït Mesbah ne dissimulait pas ses fonctions au sein de la SM. Mieux : c’est en tant que chef du service opérationnel disposant d’une force de frappe décisive qu’il m’entretenait. D’ailleurs, suprême habilité, il ne me demandait rien, sinon de donner mon assentiment à l’opération. En clair, il m’offrait le pouvoir sur un plateau d’argent.
J’ai décliné son offre en disant que j’étais par principe hostile à toute opération de ce genre. (…)
(…) Mais notre barbouze ne s’est pas estimé vaincu pour autant. Il est revenu obstinément à la charge, mais j’ai refusé tout aussi obstinément de le rencontrer. Il a continué à m’envoyer assidûment des rapports relatant ses efforts pour élargir l’implantation du FFS en Algérie. De guerre lasse, il a fini par lâcher prise. Plus exactement par changer de cible.
Toujours est-il que lorsque j’ai appris que le même individu avait pris langue avec Krim, j’ai éprouvé aussitôt les pires appréhensions, lesquelles, hélas, n’étaient pas infondées.
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Année 1971.
Extraits d’un tract diffusé en avril 1971 par le parti communiste algérien (Parti de l’avant-garde socialiste d’Algérie, PAGS) faisant état de tortures et de harcèlements de ses militants par le régime du colonel Boukharouba. (8)
(…) Le 22 avril au soir, deux personnes se présentant au domicile de notre camarade Abdelhamid Benzine, dirigeant du PAGS. En l’absence de Madame Benzine, l’un de ces deux visiteurs demande à son fils âgé de 15 ans d’aller tout de suite  » avertir les camarades parce qu’il y avait eu des arrestations « . Après cette veine provocation 14 policiers en civil ont fait irruption dans l’appartement qu’ils ont ensuite fouillé.
A son arrivée, Mme Benzine est accueillie par les policiers, revolver au poing. Elle leur demande leurs papiers et le mandat de perquisition, mais ils répondent par des moqueries. L’un d’eux cependant exhibe une carte de la  » Sécurité Militaire « . Puis certains policiers repartent emmenant avec eux le fils de Mme benzine et les deux  » visiteurs  » en déclarant à sa mère qu’il ne serait retenu qu’une dizaine de minutes pour un bref interrogatoire. Les deux visiteurs n’étaient en fait que des policiers chargés d’une mise en scène grossière devant permettre l’enlèvement du fils de Mme Benzine. Les autres policiers demeurés dans l’appartement se livrent à toutes sortes d’intimidations et de provocations à provocation de Mme Benzine et de sa fille.
Les policiers quittent l’appartement le 24 avril dans la journée après avoir coupé le téléphone, alors que le fils de Mme Benzine n’est toujours pas revenu. En fait il est séquestré durant 4 jours (jusqu’au lundi soir) dans les locaux de la  » Sécurité Militaire « , probablement à Bouzaréah, près d’Alger. Emmené avec un bandeau sur les yeux il ne verra pas le jour durant ces 4 journées. Il est interrogé sur son beau-père, brutalisé et torturé à l’électricité. A un moment donné, après une séance de torture, on lui appliqua sur une partie du cou un coton imbibé d’un liquide qui le plongea dans l’évanouissement. Une visite médicale a établi, après sa libération, qu’il portait des traces de sévices. A un moment de l’interrogatoire une gifle plus violente que les autres a fait sauter le bandeau et les tortionnaires se sont alors caché le visage.
Avant de le libérer les policiers ont menacé le fils de Madame Benzine qui est de nationalité française, de l’expulser d’Algérie, ainsi que sa mère, s’il racontait ce qui s’était passé dans les locaux de la S.M. Emmené en voiture, les yeux toujours bandés, ils l’ont ensuite placé face à un mur et lui ont demandé de compter jusqu’à vingt avant de se retourner sinon il serait abattu (cela pour l’empêcher de relever le numéro de la voiture).
Ce n’est pas la première fois que la famille de notre camarade Benzine est l’objet de ces méthodes ignobles : perquisition, arme au poing, en 1966 ; interrogatoires de Mme Benzine par la P.R.G. en mars dernier assortis de chantage à l’expulsion ; provocations, filatures, etc.…
Rappelons aussi qu’en janvier dernier les femmes de nos camarades Sadek Hadjerès et Boualem Khalfa ont fait l’objet de multiples menaces, proférés par téléphone, d’enlèvement de leurs enfants. De même le fils de notre camarade Bachir Hadj Ali a été enlevé, battu, séquestré et menacé d’être abattu en janvier également.
Ces faits montrent non seulement que la torture n’a pas reculé en Algérie, mais qu’elle s’est même aggravée au point que les tortionnaires s’attaquent aux familles de militants et torturent leurs enfants !
Les raisons en sont évidentes : aucune mesure n’a été prise pour juguler cette plaie qui demeure la honte de notre pays. Notre parti n’a cessé depuis des années de dénoncer la torture et les tortionnaires, les illégalités et les crimes contre la dignité de l’homme.
La publication de  » L’Arbitraire  » (récit de tortures subies par notre camarade Bachir Hadj Ali après son arrestation en septembre 1965) et des  » Torturés d’El Harrach  » (copies des plaintes déposées pour tortures par de nombreux militants de notre Parti arrêtés également à la même époque) n’ont pas arrêté la main des tortionnaires. Aucune plainte pour torture n’a jamais été instruite par les tribunaux. Les tortionnaires de 1965 sont toujours là. Certains ont bénéficié de promotions.
C’est le même Belhamza dénoncé dans le récit de Hadj Ali qui a torturé en juillet-août 1968 Nacer Djelloul et Djamal Labidi, membres du comité exécutif de l’Union Nationale des Etudiants Algériens, ainsi que Mohamed Téguia, ancien député, ancien officier de l’ALN et invalide de guerre. Ce dernier, atteint de graves troubles nerveux à la suite des tortures, fait l’objet encore de soins à l’heure actuelle.
On ne torture pas seulement à la Sécurité Militaire, mais dans tous les services de police, à la PRG (police politique), à la gendarmerie et même dans les commissariats. Que ce soit à Alger, à Oran, à Rouiba (en décembre 1967), à Constantine, à Sétif ou ailleurs, la plupart de nos camarades ou des étudiants arrêtés ont subi de graves sévices que nous avons dénoncés en leur temps. Dans la  » Voix du Peuple  » n° 35 du 7 juillet 1970 nous signalions le cas d’un ouvrier de Ain Témouchent, père de 7 enfants, torturé à mort parce que soupçonné de vol, alors que l’enquête a établi par la suite qu’il était innocent.
Les épouses et les jeunes filles ne sont pas à l’abri de méthodes encore plus ignobles. En 1968, dans les locaux de la  » Sécurité Militaire  » à Alger, les femmes de Nacer Djelloul et Djamel Labidi ont été menacées devant leurs maris d’être violées et on a poussé l’ignominie jusqu’à commencer à les déshabiller. En janvier des étudiantes ont été menacées d’être violées  » de toutes les façons possibles  » si elles ne parlaient pas. Et effectivement, un policier entrait dans le local d’interrogatoire et commençait à se déshabiller !
La torture n’est pas seule en cause. En fait, et malgré les déclarations officielles sur la sécurité retrouvée et l’égalité des citoyens devant la justice, la violation des droits et libertés individuelles est constante. Les arrestations opérées sans mandat, de jour comme de nuit, sont de véritables enlèvements. Les gardes à vue durant des semaines sinon des mois durant lesquelles les familles demeurent sans aucune nouvelle. Ce sont des séquestrations pures et simples. Les personnes arrêtées sont emmenées avec un bandeau sur les yeux. On les menace des pires sévices si elles racontent ce qui s’est passé dans les locaux de police. On essaie par le chantage et les pressions de transformer les militants progressistes en indicateurs. Les juges signent les mandats de dépôt sur ordre : des progressistes ont fait des années de prison sans jugement parce qu’on a trouvé quelques tracts du PAGS à leur domicile. Au nom du FLN, Kaid Ahmed organise des groupes armés pour kidnapper et torturer les étudiants. Certains services de police vont jusqu’à interdire aux inculpés présentés au Parquet de choisir tel ou tel avocat. L’ordre des avocats se tait. La justice entérine les illégalités. La presse officielle parle tous les jours de la torture au Brésil, en Grèce, au Portugal, mais fait le silence sur la répression en Algérie. Aucune arrestation n’est jamais rendue publique.
(…) En tout état de cause l’attention du Président Boumediène a été à plusieurs reprises attirée sur le danger de cette situation., notamment dans la lettre que le PAGS lui a adressée en Septembre 1968. Nous écrivions dans cette lettre à propos de l’arrestation de dizaines de nos militants en juillet 1968 :
… « Un grand nombre de ces hommes et de ces femmes ont été malheureusement et une fois de plus, odieusement torturés. On a fait violence à leur dignité d’hommes et de citoyens algériens. On s’est efforcé de les humilier pour des opinions dont ils ne peuvent être que fiers. C’est là une constatation amère dans notre pays où la torture est maudite par la conscience populaire. Pourquoi ne pas appliquer en priorité aux citoyens de notre pays les règles élémentaires de respect de la personne humaine dont l’Algérie s’honore de faire bénéficier – à juste titre – des ressortissants étrangers comme les occupants du Boeing d’un pays avec qui l’Algérie est officiellement en guerre ?  »
Plus récemment, notre camarade Boualem Khalfa a adressé une lettre au Président Boumediène à propos des menaces d’enlèvement de sa petite fille et des enfants de Sadek Hadjerès, en attirant son attention sur le fait que ces méthodes n’étaient que le fruit pourri d’un climat répressif où la police se permet toutes les illégalités même les plus graves. De même, en mars dernier Mme Benzine a adressé une lettre au Président Boumediène pour lui demander d’intervenir pour faire cesser les interrogatoires illégaux et le chantage dont elle était l’objet.
C’est dire que personne n’ignore, y compris la plus haute autorité de l’Etat, que la torture existe dans notre pays, que l’arbitraire est la loi commune. Le fait que cette campagne répressive se soit encore aggravée dans la dernière période montre à l’évidence que l’objectif visé est de démanteler le PAGS à tout prix et par n’importe quel moyen en arrêtant notamment ses principaux dirigeants connus pour leurs activités patriotiques pendant la guerre de libération et contraints depuis six ans, à mener clandestinement leur lutte anti-impérialiste et anti-réactionnaire. (…)
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Année 1975.
Mohamed Haroun et Mohamed Ou-Ismaïl Medjeber sont deux militants pour la culture tamazight. La police politique (sécurité militaire) les accusera le 25 décembre 1975 d’avoir préparé un attentat contre les locaux du quotidien El Moudjahid. Arrêtés et atrocement torturés, ils seront condamnés respectivement à la perpétuité et à la peine capitale par le tribunal d’exception de Médéa (cour de sûreté de l’Etat).
Dans une lettre adressée au colonel Bendjedid, avec copie aux organisations des droits de l’homme, la mère de Medjeber raconte les sévices vécus par ces deux malheureux citoyens. (9)
Villetaneuve le 25 mai 1986
A Monsieur le président de la République
Présidence de la République.
Alger. Algérie.
Objet : Droits de l’Homme en Algérie.
Monsieur le Président,
Il me parait, en tant que mère et citoyenne, indispensable plus qu’opportun, par référence à vos récentes déclarations quant au respect rigoureux et indéniable selon vous des droits de l’Homme en Algérie, de témoigner de l’expérience horrible vécue par mon fils Medjeber Mohamed-Ou-Smaïl et son camarade Haroun Mohamed, condamnés par la Cour de Sûreté de l’Etat à la peine capitale et à la réclusion perpétuelle le 4 mars 1976.
Dès leur arrestation par la Sécurité militaire, suite aux vibrations violentes de janvier 1976, émanant principalement et sensiblement, du manque de respect – pour la culture berbère, substance particulière et essentielle à l’équilibre de son propre milieu, voire du monde, et pour sa volonté de vivre librement, de se développer et de fleurir ses qualités spécifiques -, mon fils et son camarade, parmi d’autres, instruments et victimes de cette violence, ont été soumis à d’horribles tortures :
- Electrochocs sur les parties sensibles de son corps nu, coups de poing et de pieds « karaté  » jusqu’au sang, déformation de la mâchoire inférieure qui a nécessité son transfert urgent à l’hôpital militaire Maillot d’Alger, pour le cas de mon fils.
- Flagellation par tuyau en caoutchouc jusqu’à l’ouverture de la chair de son ventre qui sera arrosée d’eau et saupoudrée de sel puis soumis aux électrochocs, pieds et mains liés à une chaîne, dans le cas de Mohamed Haroun.
Entre autres sévices physiques et mentaux indélébiles, traumatisants.
Dix ans après, mon fils, un asthmatique à qui vous refusez une grâce médicale prescrite expressément et dûment par un expert médical légiste, présente en son menton une stigmate visible de torture. Quant au malheureux Haroun Mohamed, un fils de Martyr de la révolution algérienne qui, en outre, a perdu sa mère au retour d’un parloir, en 1977, il est à la sinistre centrale de Lambèse, devenu une loque humaine conséquemment à un « traitement psychiatrique  » et à de longues grèves de la faim, grèves motivées par des conditions inhumaines de détention. Dans son isolement cellulaire total, il sombre de jour en jour dans la schizophrénie. Vous lui refusez jusqu’au bénéfice de l’élargissement accordé aux enfants des Martyrs en novembre 1984.
Votre souci récemment affirmé du respect des droits de l’homme en Algérie ne vous honorerait que si d’ores et déjà vous mettez fin à la sauvage répression que subissent depuis plus de 10 ans mon fils et son camarade.
Dans l’ardent espoir que l’appel angoissé et pressant d’une mère sera enfin entendu, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute et très respectueuse considération.
Madame Medjeber Fatima.
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Année 1976.
En mars de cette année, quatre militants du mouvement national (Ferhat Abbas, Hocine Lahouel, Benyoucef Benkhedda et Mohamed Kheireddine) signaient un appel au peuple algérien, dénonçant les dérives du pouvoir personnel du colonel Boukharouba et les risques d’une guerre fratricide avec nos voisins marocains. Crime de lèse-Majesté ! La réponse ne se fit pas attendre. Ces quatre hommes politiques seront assignés à résidence et leurs biens confisqués. Ferhat Abbas témoigne. (3)
Le 10 mars 1976, à 7h 30, la police frappa de nouveau à ma porte. C’était le commissaire de police de Kouba, accompagné de deux policiers en civil. Il venait me signifier que j’étais placé en résidence surveillée dans ma propre villa. Il m’informa que mon téléphone allait être coupé et que toute visite était interdite, à l’exception de celle des membres de ma famille. Je lui demandai s’il avait un mandat motivant cette mesure. Il n’avait rien. Je lui remis alors une protestation écrite dans laquelle je m’élevais contre ce procédé arbitraire qui portait atteinte à ma liberté sans qu’aucune accusation officielle ne soit portée à ma connaissance. Cette fois-ci, l’Algérie vivait sous la férule du colonel Boumediene, de son vrai nom Mohamed Boukharouba. Une semaine plus tard, j’appris que ma pharmacie était confisquée et mon compte en banque bloqué. Boumediene ne s’inquiéta nullement de savoir si j’avais les moyens de subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille. Heureusement des amis m’apportèrent leur aide.
Cette situation dura jusqu’au 13 juin 1977. Ce jour-là, à 22 heures, un inspecteur de police vint m’informer que la surveillance policière autour de ma demeure était levée et que je pouvais circuler librement en Algérie. Mon passeport ne me fut rendu qu’après la mort de Boumediène, survenue le 28 décembre 1978. Quant à ma pharmacie, elle ne me sera restituée qu’en janvier 1982.
J’ai supporté cet arbitraire sans me plaindre. Je le considérais, dans le régime sous lequel nous vivions, comme étant dans la nature des choses. L’Algérie toute entière n’était-elle pas soumise au bon plaisir du pouvoir personnel et prisonnière de l’autoritarisme ? Lorsque le pouvoir ne repose sur aucune légalité et encore moins sur la légitimité, ces excès sont prévisibles.
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Année 1978.
Mohamed Benyahia est un ancien officier de l’armée de libération nationale (wilaya III). Victime de multiples tracasseries de la part des barons de la corruption du pouvoir militaire en place, il décide d’organiser un maquis et de s’opposer par les armes au régime du colonel Boukharouba. Son groupe est précocement infiltré par la sécurité militaire qui pilote de bout en bout un parachutage d’armes dans la région du Cap Sigli. C’est le fameux complot du même nom qui tombera à point nommé à un moment où les différents clans du système se disputaient la succession de Boukharouba, agonisant sur son lit d’hôpital. Témoignage de feu Mohamed Benyahia. (10)
 » Haut les mains ! « . Les portes avant de ma « 404  » s’ouvrent et laissent passer des bras qui nous tirent violemment, le conducteur et moi. On nous pousse dans une voiture qui démarre aussitôt. On me planque au plancher, la tête recouverte de mon burnous afin que je ne puisse distinguer, ni la direction que nous prenions, ni l’endroit où nous allions. C’était des éléments de la sécurité militaire qui nous avaient suivis depuis notre départ de mon domicile. (…)
(…) La voiture s’arrête ; on me fait descendre dans un hall bien éclairé. Au bout d’un long couloir, se trouve une pièce où se tiennent une dizaine d’hommes en treillis, armés de mitraillettes. Assis derrière un bureau, un civil m’ordonne de vider mes poches et de tout mettre sur le bureau. On me fait ensuite passer dans une autre chambre où l’on m’oblige à me déshabiller. On me donne un vieux treillis et, en guise de chaussures, des claquettes en caoutchouc. Puis on me conduit dans un couloir. On me jette dans la cellule n° 10 (…)
(…) La sécurité militaire, service au dessus des lois, a une nouvelle victime à son actif.
(…) J’y suis depuis moins d’une heure quand commence mon interrogatoire.
- Sais-tu pourquoi es-tu là ?
- Non.
- Eh bien, je vais tout te dire, dans ton intérêt et pour que les choses se passent au mieux entre nous. Je vais d’abord te montrer les photocopies des lettres adressées par Ferhat Abbas aux autorités marocaines afin que tu saches que nous sommes au courant de tout. C’est nous qui avons organisé le premier départ de votre émissaire Bouarroudj au Maroc.
Je reste pantois. Tout le montage que j’ai échafaudé pour trouver une porte de sortie est anéanti. Pour gagner du temps et procéder à un autre montage, je commence à discourir sur la situation néfaste et sur les injustices commises contre le peuple algérien. Le commandant Aït Mesbah écoute sans m’interrompre l’acte d’accusation, puis me dit :
- Vas te reposer et nous reprendrons cela plus tard.
Je repars vers ma cellule, entre deux gardes. A peine suis-je allongé que des pas résonnent. La porte s’ouvre et un garde me fait signe de sortir. Cette fois, on me conduit dans une chambre. Il y avait deux lits et un téléphone. On m’ordonne d’occuper un lit et de répondre à tous les appels.
Dès le matin, le téléphone sonne. C’est la voix de ma femme. Elle pousse un « ouf » de soulagement. Elle me téléphonait de l’école dont elle était la directrice. Une demi-heure plus tard, elle me retéléphone, inquiète :
- Mais où donc es-tu ? Je suis à la maison, et ne te trouvant pas, j’ai composé notre propre numéro et voilà que tu me réponds.
Je lui dis de ne pas s’inquiéter. Le garde qui occupe le lit d’en face et surveille ma conversation, m’ordonne de couper.
Sur ordre de la sécurité militaire, les PTT détournaient les appels. Mon numéro était sur table d’écoute. Ainsi la sécurité militaire suivant dans ses locaux toutes mes conversations. (…)
(…) Je suis dans la cellule n° 10 depuis un instant, quand on me conduit dans une pièce insonorisée où se trouvait un homme qui se présente comme étant le lieutenant Djillali. Ce lieutenant avait une façon particulière de mener un interrogatoire. Il posait une question pour immédiatement faire une digression et raconter sa vie et sa participation, qu’il faisait remonter à 1954, à la révolution. En réalité – je le saurai plus tard – il avait appartenu à l’armée coloniale. Recruté en 1962, il avait obtenu le grade de lieutenant après de basses besognes pour le compte du régime et de ses chefs.
Je reste cloué sur la chaise le restant de la nuit, la journée du lendemain, encore la nuit et le surlendemain jusqu’à 14 heures avec, pour seul aliment, un café de temps à autre. Je perds la notion du temps. (…)
(…) Il refait le procès-verbal, y change quelques phrases que le commandant Aït Mesbah n’aurait pas comprises.
- Il n’a pas été longtemps à l’école, me dit le lieutenant Djilali.
Ses comptes réglés avec son supérieur, il me parle du sort qui m’attend :
- Il ne faut te faire aucune illusion. Tu seras fusillé. Juste le temps de mettre au clair ce procès-verbal et la sentence sera exécutée.
- Que la volonté de Dieu soit faite! On exécute donc des gens sans procès, sans même les traduire devant une quelconque juridiction ? On tue donc les gens sans même les entendre sur le fond des choses ?
Il sourit :
- Mon ami, pour moins que ça, il y a des gens qui ont disparu à jamais. (…)
(…) Le lendemain, je me réveille tout seul. J’ai le coeur léger. Assis sur ma couche, je songe à ma situation et j’implore le Tout-Puissant :
- O Dieu très grand, aide-moi, tire-moi des mains de ces païens qui sont tes ennemis. Mais si Ta volonté est que leurs désirs soient accomplis, donne-moi, au moins, le courage de mourir debout, en brave, afin que les miens n’aient pas à rougir de moi.
Je croyais l’interrogatoire terminé et j’attendais que mon sort soit fixé. Voilà que la porte s’ouvre. On me conduit au bureau habituel. Quatre hommes s’y tiennent. Leur chef m’ordonne de me déshabiller. Je m’exécute. Aussitôt, on braque sur moi un projecteur. Le chef me lance une bordée d’injures. Tout y passe, mes parents…et le reste. Il s’approche :
- Avec moi, on ne badine pas. Tu diras toute la vérité ou alors tu ne sortiras pas d’ici vivant.
Il joint le geste à la parole, me donne un coup de poing sur l’oreille gauche et un coup de coude à hauteur de la rate. Je le fixe sans mot dire. La chaleur envahit mon visage. Je n’ai pas encore repris mon souffle quand je le vois s’emparer d’une matraque qui était sur son bureau. Il m’assène un coup entre les jambes. Je sens mon ventre se déchirer et je tombe, sans un souffle. J’ai la vue brouillée. Dans un état de semi-conscience, j’entends son camarade lui dire :
- Tu es allé trop fort. S’il nous claque entre les doigts, je m’en lave les mains.
Les tortionnaires se transforment en secouristes. Ils me font asseoir, mais la tête me tourne. Dans un râle, je leur demande à m’allonger par terre. Ils acceptent et, après un temps, ils me remettent debout et me font faire des mouvements. Ils me donnent à boire et me passent de l’eau sur la figure. (…)
(…) Je subis de nouveaux interrogatoires. Cela n’en finissait plus ! Je finis par comprendre le but recherché. Ils veulent des aveux sans rapport avec les faits que l’on me reproche. Selon eux, je serais à la solde de l’impérialisme, j’entretiendrais des rapports avec des mercenaires tels Bob Denard dont je ne connaissais le nom que par la presse. Ils me parlent de Krim Belkacem, de ses « attaches  » avec les services de renseignement israéliens (le Mossad), de mes prétendus rapports avec le SDEC, le Maroc, les Américains. (…).
(….) Un jour, j’entends des pleurs. Quelqu’un criait : « maman, maman « . Un moment, je crois qu’il s’agit de mon fils. Je frappe à la porte jusqu’à l’arrivée du gardien. Je le tance :
- Vous n’avez pas honte d’amener des enfants ici, mais qui êtes-vous donc ?
- C’est une jeune fille de vingt et un ans.
- Et qu’a-t-elle fait ?
- Je ne sais pas. C’est une étudiante et je crois qu’elle est impliquée dans les chahuts de la faculté.
Cette fille subira toutes sortes d’infamies de la part des gardiens. (…).
(…) Je me retrouve devant deux capitaines. Le procureur K…. et le juge d’instruction B….Le débat s’engage. A la demande du procureur, je brosse un tableau de mon affaire. Le juge d’instruction me demande de le suivre au deuxième étage.
Mon interrogatoire commence en présence de deux lieutenants substituts du procureur et d’un sergent greffier installé devant une machine à écrire. Le procès-verbal rédigé par la sécurité militaire est assez volumineux : « Je pense qu’il n’y a pas lieu de tout relire ?  » me dit le juge. Joignant le geste à la parole, il me montre le dossier.  » Est-ce que vous êtes d’accord sur tout ce qu’il contient ? « . Ces mots sont dits sur un ton calme, mais le regard se veut inquisiteur. Je lui réponds que je réfute vivement les éléments du dossier imaginés par la sécurité militaire.
- Et pourtant, vous l’avez bien signé, me dit le juge.
- Oui, sous la menace et les tortures. Je pense que vous n’ignorez rien des méthodes de vos policiers. Je suis resté cent trente deux jours en garde à vue sans la visite d’un quelconque magistrat. J’étais abandonné au bon vouloir des enquêteurs que je remercie de ne m’avoir pas assassiné, car ils étaient les maîtres absolus et pouvaient disposer de ma vie comme bon leur semblait. (…)
Benyahia sera condamné par le tribunal d’exception de Médéa (dite Cour de sûreté de l’Etat) à 12 années de réclusion. Il sera gracié par le colonel Bendjedid le 31 octobre 1984 après six années d’incarcération dans les prisons de Constantine, Boufarik et Lambèse.
________________________
Année 1982.
Un important sit-in est organisé le vendredi 12 novembre 1982 devant la mosquée de l’université d’Alger. Des milliers de citoyens participent à ce rassemblement à l’appel des Cheikhs Soltani, Sahnoun et Madani. Un communiqué est publié par ces trois personnalités religieuses pour dénoncer les dérives du pouvoir « socialiste  » et la répression subie par les étudiants du courant islamique. Le 25 novembre de la même année, une terrible répression s’abat sur ces personnalités et sur le milieu intellectuel musulman. Des dizaines d’universitaires sont arrêtés et sauvagement torturés avant d’être incarcérés au bagne de Berrouaghia. Cheikh Soltani, 81 ans, sera arrêté, malgré son âge et son état de santé et séquestré dans un centre de la sécurité militaire des hauteurs d’Alger (Bouzaréah ?), avant d’être présenté au tribunal d’exception de Médéa et assigné à résidence surveillé chez lui à Kouba. Il mourra quelques mois plus tard (avril 1983), privé de liberté, suite à la dégradation de son état de santé. Des dizaines de milliers de citoyens participeront à son enterrement. Extraits du témoignage de Cheikh Soltani (11).
Au matin du jeudi 9 safar 1403 h correspond au 25 novembre 1982, à 4 heures du matin et avant le lever du jour, la sonnerie de notre domicile de Kouba retentit. Mon fils alla ouvrir la porte extérieure quand soudain, des agents de la sécurité militaire firent irruption. Ils l’interrogèrent à mon sujet et il leur répondit que je dormais. A ce moment ils montèrent à ma chambre et lorsque je sortis à leur rencontre, l’un d’eux me dit :  » Habilles-toi et suis-nous, tu n’es pas le seul « . Je me suis alors vite habillé et je les ai suivis. Nous avons emprunté la route des Anassers puis nous sommes passés par le pont en construction de Birmandreis, en direction de l’autoroute reliant El Biar au point cité.
Au moment de l’arrivée de la voiture vers le tournant menant à Ben Aknoun et au stade olympique à gauche, l’un des agents me couvrit la tête avec un pan de ma gandoura et je n’ai pas pu voir le lieu où j’allais entrer.
A notre entrée et à notre descente de la voiture, nous avons emprunté un labyrinthe de miroirs. Après l’avoir traversé, je fus pris de vertige et j’ai faillit tomber à terre. A ma sortie de cet étroit et étrange passage, on me fit entrer au bureau d’accueil, pour la prise de ma filiation et de mon état civil.
Après cette procédure, le secrétaire, officier du grade de lieutenant, du nom de Abdelkayoum, originaire de Constantine, me demanda de déposer sur la table tout ce que j’avais dans mes poches. On me présenta au photographe qui me photographia de face et de profil droit. Un soldat m’emmena vers une salle de toilettes et exigea de moi d’ôter mes vêtements et de mettre une combinaison, puis me conduisit vers une cellule, en m’ordonnant d’y entrer. Elle était exiguë, de 1,50m x 2,50 m, avec une porte métallique portant le n° 4. Il y avait seulement deux petites fenêtres de 25×25 cm, l’une au milieu de la porte et l’autre au niveau d’un plafond très haut. Au dessus de cette fenêtre du plafond, se trouvait une lampe de très faible intensité qui ne permettait pas la lecture. Il n’y avait pratiquement pas d’aération, car les deux petites ouvertures donnaient sur un étroit couloir. J’ai failli m’asphyxier. Je ne pouvais respirer normalement que lorsque je sortais aux toilettes pour mes besoins naturels, après avoir appelé le gardien. Quant au matelas, il consistait en un morceau d’éponge sale sur un lit en bois, sans draps. (…)
(…) Je suis resté trois jours dans cette cellule, soit jeudi, vendredi et samedi. Le dimanche, je me suis adressé à l’officier cité précédemment, responsable du centre :  » Je ne peux rester dans cette cellule exiguë, je risque de m’asphyxier du fait de l’absence d’aération « . Il ordonna alors au soldat de me transférer vers une autre cellule dans la même rangée, portant le n° 7. Elle était relativement plus grande, le double de la première, mais les fenêtres étaient identiques.
Le mercredi 1er décembre 1982, j’ai présenté des troubles respiratoires. J’ai failli m’asphyxier. J’ai frappé à la porte de la cellule. Au bout d’un certain temps, le gardien, du nom de Zeboudj, s’est ramené et m’a demandé ce que je voulais. Je lui ai dit d’informer l’officier responsable du bureau que je voudrais sortir pour respirer un peu d’air frais. Après l’avoir informé, il lui demanda de me ramener à son bureau. Je marchais difficilement du fait de la faiblesse, m’appuyant sur une canne. A mon arrivée dans son bureau, il m’ouvrit la grande fenêtre et j’ai pu respirer profondément. Je fus pris d’un vertige et j’ai failli tomber de ma chaise. (…)
Le lendemain, soit le jeudi 2 décembre, le soldat vint en courant pour me dire :  » Presse-toi, habille-toi, tu vas rentrer chez toi « . Après m’être habillé, je fus conduit au bureau du responsable où j’ai trouvé Cheikh Ahmed Sahnoun assis, discutant avec l’officier. Il était incarcéré dans une cellule proche de la mienne mais il ne pouvait pas me voir comme je ne pouvais le voir. L’officier me rendit toutes mes affaires et nous sortîmes pour monter dans une ambulance. Avant de sortir, on nous couvrit le visage et ce, jusqu’à notre arrivée au niveau du pont menant vers Béni Messous, avec à côté la route de Bouzaréah qui était proche de la mosquée  » El Arkam  » de Chevaley. Le véhicule prit la route descendant vers Bab El Oued, nous dirigeant vers l’hôpital militaire. On nous introduisit dans une grande salle mise à notre disposition, avec deux lits. On procéda à notre examen médical et on nous donna les médicaments nécessaires et de bons repas. Et c’est ainsi que, depuis mon arrestation, j’ai pu recevoir ma famille, mes enfants et quelques amis. Nous sommes ainsi restés sept jours à l’hôpital.
A l’aube du jeudi 9 décembre, à 5h, vinrent des officiers et des soldats et nous ordonnèrent de nous habiller rapidement et de les suivre. Nous avons pris place avec des policiers dans un véhicule qui démarra en direction du commissariat central d’Alger. A notre arrivée, nous sommes restés une heure à l’intérieur du véhicule. Des policiers activaient en permanence. A l’avant, étaient stationnés deux fourgons à l’intérieur desquels se trouvait un groupe de jeunes musulmans qui étaient incarcérés au commissariat central.
Aux environs de 6h 30, démarra le convoi qui transportait les hommes d’Islam, dont notre véhicule avec deux policiers qui nous accompagnaient. Deux motards ouvraient le chemin et deux autres suivaient derrière le convoi. Nous disions en notre for intérieur :  » Où allons-nous ainsi ? Vers nos domiciles ?  » Nous nous sommes éloignés de la route menant à nos domiciles. Puis il s’est avéré que nous nous dirigions vers Médéa, vers la Cour de Sûreté de l’Etat. Comme de vulgaires criminels qu’on conduisait au tribunal pour leurs crimes !
Sobhane Allah ! Qu’avons-nous récolté de la révolution algérienne que nous avons servie avec nos esprits et nos corps ! Nous avons mis nos nuques sous la guillotine, comme me l’avait dit Cheikh Ahmed Hamani, en apprenant ce que j’avais fait pour la liberté et l’indépendance de l’Algérie.
A notre arrivée à Médéa qui se situe à 84 km d’Alger, le convoi se dirigea vers la Cour de Sûreté de l’Etat. On nous descendit sous la surveillance des policiers pour nous diriger vers la salle d’audience. Et là nous sommes restés avec les jeunes musulmans qui étaient incarcérés comme nous et il y avait parmi eux des professeurs d’université. Nous sommes ainsi restés là toute la journée, de 8h 30, jusqu’à 15h 30, assis sur des bancs en bois.
Puis vint l’officier de police pour appeler les jeunes en premier puis appela Cheikh Ahmed Sahnoun et Soltani Abdellatif. On monta au premier étage. Après un deuxième appel, on m’introduisit dans un bureau qui me semble être le bureau du greffier. Après les procédures habituelles, le greffier m’informait que j’étais inculpé d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Et que j’avais participé à la confection et diffusion de tracts et que cela était une atteinte aux lois de la République. Je lui ai répondu :  » Oui, j’ai participé à la rédaction du communiqué, car un état de tension était apparu dernièrement entre les étudiants et les policiers. Nous avons voulu par sa rédaction et sa diffusion, calmer les esprits. Car les étudiants avaient confiance en leurs Oulémas. Leurs revendications ont été reprises dans notre communiqué destiné à l’Etat pour que ce dernier prenne en charge ces questions. Car ce sont des enfants de la Nation algérienne qui demain seront des ingénieurs, des professeurs, des médecins, etc.…Et il n’est pas sage et juste de les abandonner (…)
(…) Puis la police me ramena à mon domicile ainsi que Cheikh Ahmed Sahnoun. Mais avant de nous emmener chez nous, nous sommes passés par le commissariat central pour nous notifier notre assignation à résidence à nos domiciles à partir de ce jour, 9 décembre 1982. Les services de sécurité ont ainsi publié un communiqué de presse annonçant l’arrestation de 23 individus et leur présentation à la cour de sûreté de l’Etat et la mise en liberté provisoire d’Ahmed Sahnoun et d’Abdellatif Soltani. (…)
(…) Je suis ainsi resté chez moi, sous surveillance policière depuis cette date à ce jour où j’écris ces lignes. Cela fait plus de trois mois. La police ne me permet aucun contact avec quiconque, même en leur présence. Elle m’empêchera même d’aller accomplir la prière hebdomadaire du vendredi. Le coiffeur ne peut venir que sur autorisation spéciale. Comme si j’étais un criminel ou un tueur ! Seuls mes parents les plus proches pouvaient me rendre visite.
Ce que j’ai subi chez l’armée coloniale ne représentait que le dixième de ce que j’ai subi chez notre sécurité militaire. (…)
(…) Je n’oublierais pas l’histoire de ma montre qui me permettait de connaître les horaires des prières. Ils me l’ont confisquée lors de mon incarcération. Je leur ai demandé à plusieurs reprises de me la restituer pour pouvoir connaître l’heure des prières. Ils refusèrent. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises je refaisais mes prières car je n’entendais pas correctement le muezzin. Lorsque l’armée coloniale – qui était notre ennemie – m’arrêtait, et que l’on me demandait de déposer tout ce que j’avais dans mes poches, comme l’ont fait nos militaires, lorsqu’il s’agissait de la montre, je la gardais toujours sur moi. Lorsque je demandais à l’officier colonial mécréant de me la laisser pour les prières, il ne refusait jamais (…)
(…) Globalement, je tiens à dire et à redire que ce que j’ai vu et subi cette fois-ci, je ne l’ai pas subi avec le militaire français, mon ennemi et celui de la patrie. J’ai dit à l’officier qui m’avait recouvert la tête pour ne pas voir la direction que prenait la voiture :  » Vous me rappelez l’organisation de l’armée secrète (OAS) « .
Ce que j’ai retenu de cette épreuve est que ce que j’ai subi est dû à mes activités religieuses et rien d’autre. Et tout ce qui a été dit au sujet de mon arrestation n’est que mensonges et calomnies.
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