ELWATAN-ALHABIB
samedi 3 mars 2012
 

La conférence des « Amis de la Syrie » ou L’échec de la Sainte-Alliance arabo-atlantique

 

 

Fida DAKROUB
Avec beaucoup de ténacité, une soixantaine de pays occidentaux et d’autres arabes se réunirent à Tunis – devenu La Mecque des révolutionnaires printaniers – pour une conférence internationale sur la Syrie ; et cela dans le but d’exprimer, au peuple syrien égorgé par le « Vampire de Damas », leur amitié chaleureuse ainsi que leurs sentiments les plus distingués.


Généralités

Parmi ces conférenciers audacieux, nous distinguâmes les fantômes des grands orateurs de la première Révolution française, incarnés en personnages de défendeurs de l’humanité et des droits de la personne les plus célèbres, tels que le ministre saoudite des Affaires étrangères, Faysal – une figure remarquable dans le domaine de la lutte des droits de femmes, ami de Vergniaud– ; le ministre tunisien des Affaires étrangères, Abdul Salam – un révolutionnaire printanier distingué, ami de Danton – ; le premier ministre qatari, Hamad – un despote immanquablement « éclairé », parrain du feuilleton « Le printemps aux pays des Arabes », « un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres » [1] – ; la secrétaire d’État de l’Empire étatsunien, Clinton – oratrice connue pour sa défense des droits de l’homme arabe, surtout au Bahreïn, au Yémen, en Libye et en Palestine, amie de Robespierre – ; sans oublier, certainement, le président du « Conseil national syrien », monsieur Burhan Ghalioun – un jacobin stagiaire, postmoderne et burlesque à la fois, qui se fut précipité au théâtre de la Sainte-Révolution syrienne [2] en hurlant « Liberté, Égalité, Fraternité », ami de Desmoulins.

Summum de la campagne politique contre la Syrie

C’est encore une chose devenue universellement connue, qu’après divers échecs, les impliqués dans la conjuration contre la Syrie, à leur tête les émirs et sultans de la péninsule Arabique, qui, dépourvus de toute qualité leur permettant de s’élever au rang des Archanges gardiens des droits de l’homme, cherchent à se rassembler sur la scène internationale, la voix et le poing levés, pour proférer de nouvelles menaces au président syrien, Bashar al-Assad, et pour lui promettre de nouvelles séries de sanctions et de pressions pour qu’il leur cède la Syrie.
Pourtant, avant de se laisser prendre par la « danse avec les loups » [3]et les injures du Capitaine Haddock [4], observons, le trajet qu’avait pris la campagne arabo-atlantique aux niveaux politique, diplomatique et militaire, depuis le 4 octobre 2011, date du premier projet de résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie.
Au préalable, la campagne politique contre la Syrie a atteint son « pinacle », le deuxième jour du mois d’octobre, date de la naissance du misérable « Conseil national syrien » et de l’élection de son président, monsieur Burhan Ghalioun. Nous nous rappelons bien de ce jour auguste où monsieur Ghalioun s’est précipité sur la scène des événements historiques s’habillant en Camille Desmoulins [5], levant par sa main droite le « Manifeste printanier » du CNS, qui n’était, en effet, qu’un amalgame d’idées mariant les déclarations des philosophes des Lumières avec celles des « Frères musulmans ». Cependant, au lendemain de ce jour grandiose, la foule opposante – s’agglomérant sous la bannière du CNS – se réveilla très tôt le matin, pour réaliser que tout ce bruit qu’elle eut fait la veille, restait sans horizon politique aucun. Dépourvue de tout agenda précis, autre que les injures et les cris de guerre, la foule opposante se trouvait de nouveau au point de départ, incapable de faire un pas en avant, lui permettant de pousser plus loin avec des pressions politiques contre la Syrie. Par contre, pour ne pas laisser la foule perdue dans son labyrinthe, deux jours plus tard, le 4 octobre, la Sainte-Alliance arabo-atlantique chevaucha au secours du CNS et présenta un projet de résolution au Conseil de sécurité, incriminant le président syrien et ouvrant la porte à une intervention militaire en Syrie. Heureusement, ce projet fut arrêté par l’opposition du double veto chinois et russe, qui tomba comme une bourrasque sur la tête de la Sainte-Alliance. Pour le ministre français des Affaires étrangères, M. Alain Juppé, l’échec du Conseil à adopter une résolution condamnant Damas était « un triste jour pour le peuple syrien » et « pour le Conseil de sécurité » [6]. Dénuées de toute modestie, Paris comme Washington promirent de continuer à « soutenir » « les aspirations à la liberté et la démocratie du peuple syrien » [7]. M. Juppé assura que « la lutte des démocrates syriens pour la liberté est un juste combat », et que la France continuerait à le soutenir fermement « avec tous les pays qui le souhaitent » [8]. La France eut salué, quelques jours auparavant, la formation du « Conseil national syrien », et appelé le président Bachar al-Assad à quitter le pouvoir.
« En prison, jusqu’au jour où la loi et le cours régulier des sessions de justice t’appelleront à répondre ! », hurla Brabantio à Othello [9] .

Trajet descendant de la conjuration arabo-atlantique contre la Syrie

Après ce premier échec de la diplomatie arabo-atlantique, la Ligue arabe, dont le rôle et le poids furent réduits à un simple conseil Loya Jirga rassemblant les émirs et sultans du « Conseil de coopération du Golfe » (CCG), réussit, le 19 décembre, à pousser le régime syrien à signer un nouveau protocole de cesser le feu, de retirer l’armée des villes et de faciliter un déploiement d’observateurs arabes dans les zones de troubles [10].
Cette victoire « blitzkrieg » de la Ligue arabe n’était, en vérité, qu’une impression fautive du déroulement de la campagne contre la Syrie ; car le transfert du dossier syrien à la Ligue était, en effet, le résultat de l’échec diplomatique au sein du Conseil de sécurité. Il n’est plus secret que le dossier syrien fut transféré d’une organisation internationale – le Conseil de sécurité – à une organisation régionale déchirée par des conflits d’émirs et de sultans – la Ligue arabe.
Par ailleurs, la campagne militaire s’accélérait et commença à dessiner un trajet ascendant, parallèle au trajet descendant qu’avait suivi la campagne diplomatique contre la Syrie depuis le premier échec. Le 23 décembre 2011, des installations des services de sécurité syriens à Damas furent la cible de deux attaques terroristes. Quarante-quatre personnes furent tuées et 166 autres blessées. « La main d’Al-Qaïda était derrière » ces attentats, selon un communiqué du ministère de l’intérieur [11]. Deux semaines plus tard, le 6 janvier, Damas fut de nouveau la cible d’un attentat suicide faisant 26 morts et 63 blessés.
La capitale des Omeyyades ne tarda pas à formuler sa réplique à l’ingérence des émirs et sultans de la péninsule Arabique. Ainsi, dans un discours prononcé le 10 janvier à l’amphithéâtre de l’université de Damas, le président syrien déclara le commencement d’une contre-offensive : « Nous avions fait preuve de patience et d’endurance dans un combat sans précédent dans l’historie moderne de la Syrie et ceci nous a rendu plus solide, et bien que ce combat porte de grands risques et des défis fatidiques, la victoire est à deux doigts tant que nous nous maintenons capables de résister, d’exploiter nos points forts qui sont nombreux, et de savoir les points faibles de nos adversaires, qui sont plus nombreux », déclara-t-il [12].
À côté de ces attaques terroristes contre les civils et les édifices gouvernementaux, les groupes wahabites armés et les milices de la soi-disant « Armée syrienne libre », appuyés par des milliers de mercenaires arabes et atlantiques [13], prirent contrôle de la ville de Homs et la transformèrent en un bastion de rebelles wahabites. En plus, la ville d’Idlib au Nord et le Rif de Damas tombèrent aussi sous la main des groupes armés.
De surcroît, l’aggravation militaire sur le terrain fut accompagnée par une nouvelle tentative de la part de la Sainte-Alliance arabo-atlantique à faire passer, le 4 janvier, un nouveau projet de résolution au Conseil de sécurité. Le projet fut de nouveau opposé par un double veto sino-russe. Suite à ce nouvel échec, une pluie de colère frappa les capitales occidentales ainsi que la péninsule Arabique dont le climat était d’une nature désertique. Partout aux quatre coins du monde, nous entendions les dirigeants et les responsables de la Sainte-Alliance proférer des menaces et des injures. Jamais dans l’histoire de la pratique diplomatique, l’échange verbal sur la scène internationale n’a atteint un niveau aussi avancé de prosaïsme et de vulgarité. L’ambassadrice étatsunienne au sein du Conseil de sécurité, Susan Rice, se sentit « dégoutée » de la position russe et chinoise [14] ; de son côté, le ministre français de la Défense, Gérard Longuet, décrit la Russie et la Chine comme des pays qui « méritent des coups de pied au cul » [15]. Plus loin vers l’Orient, les émirs et sultans arabes ainsi que les califes ottomans se réveillèrent brusquement d’un long sommeil « centenaire », pour réaliser la nécessité de réformer le droit au veto au sein du Conseil de sécurité. Tragiquement, deux cents vetos étatsuniens opposés aux projets de résolutions visant la protection du peuple palestinien de l’atrocité de la soldatesque israélienne ne suffisaient pas pour que les crocodiles turcs et arabes versassent leurs larmes sur le Prométhée palestinien enchaîné [16].
Mensonges, vulgarité, prosaïsme, injures, menaces, larmes de crocodile, telle fut la réplique arabo-atlantique au deuxième veto chinois et russe. Pourtant, la Syrie gagna de nouveau la bataille au Conseil de sécurité.
« Vieillesse ennemie n’avons-nous tant vécu, misérables vieillards, que pour apprendre cette catastrophe inattendue ! » [17] .

Précipitation à l’Assemblée générale

Douze jours après l’opposition par la Russie et la Chine, le 16 février, le groupe arabe à l’Assemblée générale de l’ONU présenta au vote un texte de résolution condamnant la Syrie. L’Assemblée l’adopta à une écrasante majorité, malgré l’opposition de Moscou et de Pékin. Partout sur la scène internationale, les « révolutionnaires printaniers » ainsi que leurs parrains arabo-atlantiques applaudissaient la « victoire décisive » contre le « Vampire de Damas ». Sans reprendre son souffle, la machine médiatique de la Sainte-Alliance parlait de la chute inévitable du président syrien et prévoyait la nouvelle ère de l’après-Assad. La résolution exigea du gouvernement syrien qu’il mît fin « à ses attaques contre sa population civile » [18], et qu’il soutînt les efforts de la Ligue arabe « pour assurer une transition démocratique » [19] du pouvoir.
Pourtant, cette « victoire » restait illusoire, car la résolution n’avait qu’une portée essentiellement symbolique. Le groupe arabe le savait bien, surtout que les tiroirs de l’Assemblée générale sont pleins, jusqu’à présent, de textes pareils dénonçant l’atrocité israélienne contre le peuple palestinien, depuis 1947.
En effet, l’utilité d’une telle résolution – s’il y en avait une – se présentait dans le besoin de donner une certaine « dose morale » aux groupes armés, qui perdaient de terrains dans des combats féroces avec l’armée syrienne à Homs, à Idlib et au Rif de Damas.

Conférence d’« amis » à Tunis : Fin de partie

C’est d’abord un fait assez constant qu’après le double veto sino-russe au projet de la résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie, l’indignation arabe et occidentale, s’étant dirigée contre Moscou et Pékin, ne reconnut que le « Conseil national syrien » comme seul représentant légitime du peuple syrien ; soit que ces orateurs « sanctifiés » de tout péché se moquassent de l’Histoire humaine, soit que cette Histoire ne fût, en vérité, qu’une scène de théâtre sur laquelle se jouaient les grandes farces de l’humanité.
Ainsi se réunirent les révolutionnaires printaniers et leurs parrains arabo-atlantiques, « amis de la Syrie », dans une salle de conférence à Tunis, le 24 février.
Dans la déclaration finale, les conférenciers appelèrent la Syrie à « cesser immédiatement toute forme de violence » [20] et s’engagèrent à prendre « des mesures pour appliquer et renforcer les sanctions sur le régime » [21]. Le groupe d’« amis » réaffirma aussi « son attachement à la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de la Syrie » et souligna la nécessité d’une « solution politique » [22] à la crise.
La moindre chose à dire de ces « réaffirmations » et ces « soulignements » qu’ils sont ridicules, burlesques et carnavalesques. Les peuples de la région le savent bien. En effet, pendant quinze ans de guerre civile atroce qui détruisit leur pays entre 1975 – 1990, les Libanais ne recevaient des émirs et sultans de la péninsule Arabique que des appels à cesser le feu, des « réaffirmations » de la souveraineté du Liban et des « soulignements » d’une solution politique. Pourtant, plus de cent mille personnes furent tuées ; et le Liban fut déchiré en mille cantons et quelques. Parallèlement au supplice du peuple libanais, « Les Mille et une résolutions » de la Ligue arabe sur la Palestine n’ont pu ni arrêter l’atrocité de la soldatesque israélienne ni mettre fin au calvaire du peuple palestinien.
À plus forte raison, que ce soit l’accès libre des agences humanitaires, la reconnaissance du CNS comme représentant légitime du peuple syrien, ou la création d’une force arabe ; aucun appel de la conférence de Tunis ne laisse d’impact sur le terrain ; pour la simple raison qu’ils ne peuvent être réalisés sans la présence d’une des deux conditions suivantes : l’agrément du régime syrien – ce qui n’est point le cas – sinon l’invasion de la Syrie par les forces de la Sainte-Alliance – ce qui semble encore plus ridicule, vu le rapport de force établi dans la région entre « le camps de résistance » (l’Iran, la Syrie, le Liban) et l’Empire depuis la défaite de l’armée israélienne à la guerre de juillet 2006. En plus, les récentes victoires militaires qu’a menées l’armée syrienne sur les groupes armés laissent les deux options hors du jeu.
Dans ce sens, les effets d’une telle déclaration sur l’intérieur syrien reste sans efficacité aucune, mais d’une grande valeur d’échange dans le souk international d’accusations et d’injures contre le régime syrien.
Il en reste à dire qu’en manque d’une sortie « apothéose » de l’impasse politique et diplomatique où se furent mis, les conférenciers de Tunis, ne trouvant que la reconnaissance du CNS comme un « représentant légitime » du peuple syrien, annoncèrent aux spectateurs la fin de partie au Proche-Orient [23].
« Pas d’autre cause, pas d’autre cause, mon âme ! » [24].
Fida Dakroub, Ph.D
Pour communiquer avec l’auteure : http://bofdakroub.blogspot.com/
Docteur en Études françaises (UWO, 2010), Fida Dakroub est écrivaine et chercheure, membre du « Groupe de recherche et d’études sur les littératures et cultures de l’espace francophone » (GRELCEF) à l’Université Western Ontario. Elle est l’auteur de « L’Orient d’Amin Maalouf, Écriture et construction identitaire dans les romans historiques d’Amin Maalouf » (2011). Fida Dakroub est un collaborateur régulier du « Centre de recherche sur la mondialisation  »
 
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