ELWATAN-ALHABIB
mercredi 14 mars 2012
 

Cinquantenaire : Le révisionnisme est dans l’ADN du régime

 

Ahmed Selmane
Mardi 13 Mars 2012


Bigeard, Trinquier, Massu, Léger, à l'époque de la bataille d'Alger (1957).
Bigeard, Trinquier, Massu, Léger, à l'époque de la bataille d'Alger (1957).
Un documentaire du style « Paris-Match » – fondé sur l’esthétique de l’omission et la cosmétique de la généralisation à outrance – a été diffusé sur France 2, dans la soirée du 11 mars. Le documentaire, « Guerre d’Algérie, la déchirure », a été réalisé par des Français pour un public français et on pourrait ajouter, sans l’ombre d’un doute, d’abord pour une certaine France en mal de réhabilitation morale face à sa « grande œuvre » algérienne.  L’insertion de quelques images inédites ne change rien au fait que cette énième compilation d’archives, n’apporte rien de vraiment inédit ; la colorisation d’images donne surtout l’impression qu’on a fait du neuf avec du vieux. Et osons le dire, il ne choque même pas de ce côté de la Méditerranée. Bien entendu, ce documentaire de Gabriel Le Bomin et Benjamin Stora, respecte strictement la ligne officielle. Nicolas Sarkozy, en campagne chez les pieds noirs et les harkis à Nice, en a rappelé le principe essentiel : « Il y a eu des abus. Des atrocités ont été commises, de part et d'autre ». Et le tour est joué, victimes et bourreaux sont logés à la même enseigne, en attendant de ces victimes qu’elles présentent des excuses… Le documentaire relève bien de ce relativisme mensonger qui conduit les historiens sérieux à prendre leurs distances avec Benjamin Stora, spécialiste médiatique exclusif (embedded ?) de l’histoire de l’Algérie. Ce documentaire, présumé historique, ne rentrera donc pas dans l’Histoire. Mais, pour nous Algériens, il n’est pas totalement sans utilité. Il révèle à quel point le régime algérien, à force de s’éloigner des valeurs du mouvement national, en mettant en place un système antidémocratique et brutal, a fait le lit du révisionnisme néocolonial. La dictature, la torture, la corruption, le mépris du peuple au nom de l’anti-populisme… font partie de l’hallucinant bilan du cinquantenaire du régime. Et c’est cela qui permet, aujourd’hui à la France officielle de solder, dans la fiction, l’histoire, tout en s’érigeant en donneur de leçons. La commémoration du cinquantenaire, en France, ne se rapporte pas à la réalité des faits avérés de l’ordre colonial, des enfumades inaugurales au napalm de clôture en passant par la dépossession et la clochardisation d’un peuple tout entier. Au contraire, par occultation sélective et formulations sibyllines, les faits sont systématiquement distordus. Pour aboutir à une authentique  forfaiture. Laquelle n’est rendue possible que par la faiblesse politique et morale d’un régime algérien contraint d’aller au-delà des conseils, de « modération » en matière de commémoration, énoncés par le ministre français des affaires étrangères. Sans que cela ne choque personne chez nos « gardiens de la patrie »… Ici, on ne célèbre rien, on se contente de regarder  passer silencieusement le train du révisionnisme. Commémorer cinquante ans d’indépendance, c’est bien entendu parler du combat des Algériens pendant un siècle et plus ; mais c’est aussi immanquablement interpeller ceux qui ont confisqué le pouvoir et mis la population sur la touche, sur l’usage qui a été fait de l’indépendance, sur le respect des engagements et des valeurs du mouvement national, sur la gestion privative du bien commun, sur la reproduction de pratiques éhontées combattues, au prix fort, par les militants de la liberté. C’est cela la génétique du révisionnisme, parfois subtil, souvent grossier, qui s’exprime en France, là où le cinquantenaire de l’indépendance est marqué «sans complexe » aucun, avec la certitude que ceux qui sont en place, en Algérie, sont trop faibles moralement et politiquement pour dire les choses avec l’éclat d’un Franz FANON, ou la concision d’un Larbi BENMHIDI offrant d’échanger les couffins des femmes d’Algérie contre quelques avions de la très civilisée OTAN. Ces célébrations qui n’en sont qu’à leur début – et qui in fine sont dans le droit fil de la théorie abjecte des « bienfaits de la colonisation » - démontrent le niveau de nuisance atteint par le système. Il ne se limite pas à détourner la rente pétrolière vers des usages privatifs et à faire fuir, régulièrement, les compétences que le pays forme. En portant atteinte à ce qui constitue la conscience nationale, il permet une insidieuse dilapidation de l’histoire. Il offre une opportunité, à un négationnisme de boutiquiers-historiens, de s’exprimer sans crainte d’être contestés. Le documentaire de France 2 en est une des plus éloquentes expressions. D’autres viendront, sans nul doute, pour maquiller l’histoire et dénaturer le présent. Ici, on « modère » comme l’a exigé Alain Juppé. Et pour ne pas se tromper dans l’art de « modérer » l’expression, on se tait. On ne dit rien, de crainte d’un retour de bâton. On laisse quelques-uns évoquer, de manière approximative une curieuse « repentance » dont les Algériens n’ont que faire. On est « modérés » donc on est silencieux. Et on laisse dire, dans la veulerie, que la guerre d’Algérie, ce ne furent que des violences et abus, de « part et d’autre ».
 
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